Je range.
Avant chaque grand départ, je range.
Je prépare, je trie, méticuleusement, je sépare les choses à emporter de celles à laisser. Comme je n’ai pas de « là » en ce moment, je laisse où je me trouve, je confie ou abandonne à mon garde-meuble, à des amis, à un café, un hôtel.

Plus les années passent, plus cela requiert du temps, de l’énergie, d’imaginer l’improbable. Je ressors épuisée de ces séances de choix intense de toutes petites choses. Alors je prends soin, je fais par petits bouts du bout des lèvres et des doigts, de toutes petites minutes à la fois.

Je classe, je soupèse, remplace.

La nuit j’y pense avec clarté, alors je me relève pour enlever, remplacer, rajouter. J’élimine beaucoup, c’est le but : constater le monceau et écrémer vers le nécessaire, garder le minimum. Je suis mauvaise en minimum. L’objectif c’est la légèreté. C’est le poids que je suis prête à imposer à mes épaules, à mon dos, à mes genoux. Pourtant, à partir, c’est sous l’enclume de l’arrachement que je ploie. Une fois le sac terminé, le mouvement lancé, ce poids là disparait et rien ne semble plus
insurmontable.

Je range les pensées, j’abandonne les doutes, les hésitations, les peurs qui retiennent et reviennent la nuit, je les balaye mieux que mon seuil, je focalise sur l‘évident. Je coupe le dernier lien avec la dernière chambre, embrasse la décision avec la langue.

C’est le moment où l’esprit, enfin libre, se tourne vers le préparatif le plus exaltant : l’objectif du voyage. Le décider c’est trouver courage, enthousiasme, sens. Imaginer ce qu’il sera question de cueillir, le matériel nutritif poétique pour l’âme, les rencontres, les lumières, les mots en langue nouvelle, le tremblement d’effluves exotiques. Ce qui constituera la malle de souvenirs chargée sur mon dos au côté des bibelots dont le quotidien s’alimentera dans une survie gourmande de culture. Pour leur faire de la place, je pousse mes vieux souvenirs dans les coins, en jette certain par la fenêtre, soupèse l’espace vide à protéger pour cette expérience-ci, la taille de son empreinte dans mon existence.

Au fil des années, il y a de moins en moins de place. Alors j’affine les cueillettes, cherche la qualité plus que la quantité ; j’ai appris à me connaitre. On ne fait plus n’importe quoi quand la coupe est pleine.

Il est l’heure de partir. Je recompte une dernière fois le nombre de tablettes de chocolat, les carnets vides prêts au cas où, et les livres. Ce sont eux les plus difficile à choisir. Je passe des heures à feuilleter, évaluer la vibration de leur rythme dans mon corps lorsque je m’imagine là-bas. Garder ceux qui seront les compagnons précieux, utiles, conseillers réconfortants, ceux qui accompagneront dans l’intimité la captation sensible des dimensions de chaque nouvelle parcelle. Celui qui soufflera les mots avant que ne s’envolent les miens, qui les poussera d’en haut de la falaise comme les albatros se jettent dans le vide à leur premier envol.

Je me trompe encore souvent.

Je pars quand-même, avec tout ce que je porte de dérangé.

Et l’aventure se fait avec les moyens du bord, au gré des journées froissées.


Je l’ai su depuis son annonce. Hier a été mon dernier vers l’Antarctique. C’est une certitude. Non pas que nous n’ayons plus besoin l’un de l’autre lui et moi, mais que se toucher n’est plus nécessaire pour prendre soin de nous, la pensée, la créativité, l’amour suffisent. A un certain âge, assurer des visites fatigue plus qu’émerveille. Je ne veux pas éroder nos énergies en nous y frottant. J’ai su que, bientôt, je n’espérerai plus visiter les extrémités du monde. Et mon esprit s’en trouvera serein malgré l’appel. Quelque chose s’est tassé. Plus de frustration ni d’urgence, un soulagement presque. Une terrifiante indifférence. J’ai vu s’envoler le courage, s’abandonner les rêves géographiques qui ont embellit ma jeunesse de l’avoir habitée. J’ai su que j’avais vieilli pour la première fois. Que ce ne serait peut-être pas pour cette vie-là. Et que c‘est tant pis, que ce n’est pas grave, ce sera pour la prochaine. On n’abandonne pas des rêves comme ça.

J’ai su l’absence par la bouche de l’enfance
La solitude du miroir et reflet-sœur.
Longtemps
j’ai cherché l’innocence
Quand ses mots n’existaient que par les lèvres roses
mots de silence sur une bouche muette.
Aujourd’hui je range les années d’avant
Je trie les derniers dessins aux bouches grotesques
Crayonnées de rouge clown,
Les peurs criées, restes de végétations et d’éther.
Je boucle l’enfance avortée
Et je dévore tout ce que j’attrape  
Les sucres des saisons,
L’eau de l’huitre
Et l’amertume du café.
J’ai dilué ma rage pour un sirop d’érable
Et léché mes lèvres de mélisse odorante,
J’ai gonflé mes joues
Et chassé l’air-flûte d’une pie qui chante
Sans regrets et sans médicaments dormeurs.

Il faut rejoindre la clarté du chant de l’oiseau

Si un battement d’un cœur pouvait dessiner un visage
il laisserait un trait ouvert
sous tes paupières
et nos doigts inventeraient
l’endroit où nos yeux quittent leur bord.

Si les paupières ouvraient des rideaux
si les cils cessaient de faire abri
le nous passerait entre les feuilles des cils
et le paysage paume ouverte.

Si une main tendue
pouvait recueillir nos peurs,
elle créerait une mer
à glisser contre le corps
la nuit.

Si un baiser pouvait dire
tout l’amour de nos deux peaux
il déplierait le monde
dans la bouche.