Mes mains étaient marquées
de terre et de sueur,
je débarrassais mes ongles
des vestiges de cet après-midi au jardin,
quand sous l’eau tiède
mes doigts se réveillèrent
au bout de mes bras d’enfant
à Sercq,
vingt-trois années plus tôt.

Face à un roncier
plus grand que moi,
mes mains violettes
d’avoir cueilli des heures durant
chaque mûre découverte,
le rire de mon frère
au bord de ses lèvres,
elles aussi teintées de fruits,
habillait le silence des chemins de l’île
avec cette certitude déjà bien présente
que nous vivions l’un des moments
les plus heureux de notre enfance.

Me voici devant le miroir
D’une friperie
Je porte un tas de choses
Festives rapportées d’un autre temps
Je porte baggys, dos-nus et grandes lunettes
Aux verres teintés de rouge
Mes cheveux tressés en tous sens
Je suis Fergie, je suis Lorie, je suis Anastacia
Je suis les L5, je suis les Pussycat Dolls
Je suis Barbie exploratrice
Tout comme je suis Lara Croft
Dans Tomb Raider II
Sur Playstation 1
Le début des années 2000
Comme enfance idéalisée
Comme nostalgie
Comme paradis perdu
Jusqu’à ce que 2007
Bouleverse tout

Tout à coup, me voici dix-huit ans en arrière
Je suis au cœur du miroir
De l’année 2007
L’époque est adolescente
L’époque hésite
L’époque doute
Envolées Lorie et Anastacia
Envolés les girls band
Soudain je me demande
Où va la 2000 girl lorsqu’elle s’envole
C’est comme si une partie de ma propre personne se dissolvait
Pendant un instant je pense
Qu’Avril Lavigne est une réponse possible
La 2000 girl devient une girlfriend
Qui se module au gré des clips
Et des numéros de Dream’up, Fan 2, StarAc mag, StarClub
Dans lesquels je découpe soigneusement
Les paroles de chansons
Interprétées par des garçons
Les girls band cèdent la place aux boys band
L’époque devient tout à coup moins féminine
Les garçons se multiplient
Les garçons se diversifient
Bienvenue au wati-Boy
Bienvenue au sk8terboy
Bienvenue à l’emo boy
Et bienvenue à toi aussi, le chalouf,
Toi qui regarderas L.O.L. en boucle l’année suivante
L’époque est en adolescence
L’époque est en pleine errance
Et, chose nouvelle, en pleine acceptation de cette errance
Je crois que chacun.e pouvait y trouver son compte
Et je crois que 2007 au fond
Était un mode d’être

L’amour au centre commercial

Pavillons et graviers gris
Zone commerciale région Centre
Auchan
Un pied sur le sol qui brille très très lisse
Grosse clim dans la face comme un gros vomi sucré

D’un seul coup elle est à côté de moi
on a 13 ans
on vient pour s’acheter des smoothies à la mangue et se faire percer les oreilles peut-être même un
deuxième trou t’as vu ma pote elle a même fait le cartilage bah ouais moi aussi je peux faire le cartilage
mais juste chez Claire’s y a pas

y a que les lobes

D’un seul coup elle est là on a 13 ans
jambes bronzées dans le mini-short
on vole du déo qui sent les chiottes
des magazines Closer
pour les tests sexe
on a hâte de devenir connues

elle me coiffe pendant des heures

Elle est là on a 13 ans on se cache pour lécher des glaces dans le photomaton
pour s’entraîner à s’embrasser
pour quand on aura un mec bientôt j’espère
et toi aussi t’inquiète il fera de la guitare sûrement et même peut-être du surf

Elle est à côté de moi on a 13 ans on s’embrasse et je capte
Dans Auchan je capte

que cette odeur de vomi sucré
c’était l’amour au centre commercial

C’est presque la fin du mois d’avril,
La maison a été construite par un aïeul oublié
Sans qui rien n’existerait
Des portraits au mur
Le sien aussi,  comme s’il était dans les parages 
Des fantômes entre les lattes 
Et soudain
Pendant que la viande cuit, noyée dans la sauce sanguine
Sous la spatule, les vagues surgissent
Un mois de septembre où il fait encore lourd
Presque dix ans plus tôt
Marée haute le matin sur la plage vide
Le vent sur nos yeux, teintés de la lumière d’août
En passant par la route à pied, la plage tout droit
La terre a cramé, l’asphalte bourdonne
Sous nos pas nerveux
Dans l’élan d’une jeunesse bientôt finie
Il est tôt, le café et les tartines englouties
Chez la grand-mère
Comme si nous étions encore petits
Mais l’absence de peurs alors
A disparu
C’est  l’heure d’être adulte
Mais tu vas  bientôt partir
Pour ne pas affronter le passage
De la trentaine
Celui qui signe la fin de toutes les choses
Que tu as  aimé
Et une fois à l’eau, tu as crié
Que ton téléphone était resté dans ta poche
Que c’était pas la fin du monde
Et que tu en as assez
De progresser vers la nuit
Et que tu veux  plus de lumière,
Croire en quelque chose
De plus fort
Que le reste

Zoom arrière
Ce matin en me brossant les dents face au miroir,
un peu de vapeur s’échappait encore de la douche et
brouillait mon reflet. Est-ce pour cela que je me suis
retrouvée dans la cuisine du studio que j’occupais il y
a plus de 30 ans ?


Tu étais allongé sur le lit. J’entendais ton corps
s’étirer sous le froissement des draps. A travers les
carreaux de la fenêtre qui ne s’ouvrait pas, je voyais
la pluie glisser sur les toits d’ardoise. Je crachai le
dentifrice dans l’évier. Je sentis ton regard sur mon
dos. Je savais que l’après-midi serait douce.

Il est tard, tard dans la vie et Amelia sait qu’il n’est plus temps que pour les regrets. Ses chevilles sont gonflées ; elle ne les masse pas. À quoi bon ? Sans le vouloir, son regard effleure l’orteil tordu. Si c’était une main ce serait le majeur. Elle ne sait pas si cet orteil possède un nom qui lui soit propre ; elle n’a jamais su. Elle pourrait taper « orteil+majeur+nom » dans la barre de recherche, mais elle s’en fiche après tout. Il y a tant de choses qu’elle ne saura jamais, qu’elle n’aura plus le temps d’apprendre.
Elle ne s’en était pas souciée, à l’époque. Un orteil tordu au bout de ce corps élancé et gracieux, sur lequel trônait une tête pleine et bien faite, un orteil tordu au bout de ce corps-là était une imperfection qui le rendait plus admirable encore. Tordu mais pas cassé. Tordu et toujours debout. Un pied de nez à la vie, un majeur de travers et elle, toujours plus belle, se moquant bien de cet adorable défaut qui était venu marquer l’été de ses vingt-trois ans.


C’est la dernière phalange qui dévie à gauche, assez abruptement, comme pour ordonner un changement de cap. Virez à babord ! C’est un peu ce qui s’était passé, cet été-là ; c’était du moins ce en quoi elle avait cru, l’horizon qui s’était dessiné : laisser les autres filer droit et prendre la tangente, changer de vie. De cet élan d’audace, il ne restait que cet orteil tordu. Que ce serait-il passé si elle avait osé aller jusqu’au bout, se tordre plus qu’un doigt de pied ? Si elle avait osé tordre le cou à ses peurs et resister à toutes les voix lui intimant de reprendre raison ? Elle s’était enfuie au bras d’un Brésilien, du jour au lendemain, comme dans la chanson de Jeanne Moreau : Oh, quelle histoire elle aurait eu si seulement elle avait osé la vivre pour de bon ! Au lieu de ça elle s’était tordu le doigt de pied contre un rocher, un soir où ils avaient contemplé main dans la main les lumières s’allumer sur la baie de Rio. L’impertinence avait pris fin et, trois mois après son départ, elle avait repris un avion dans l’autre sens, seule cette fois. Elle avait retrouvé ses parents mi-boudeurs, mi-soulagés qui l’attendaient sur le tarmac, un peu penaude mais encore grisée par la folie qu’elle avait commise, clopinant sur ses béquilles.
En surface tout redevint lisse : elle était rentrée, avait terminé ses études, décroché son concours, était entrée au cabinet. Elle avait mené brillamment sa carrière, ses dossiers, acheté comptant son appartement. Elle s’était mariée, avait eu des enfants. Personne ne mentionna jamais plus l’incident ; son mari feignit toujours ne pas remarquer la phalange rebelle, ses enfants n’apprendraient jamais la courte idylle que leur mère s’était octroyée l’été de ses vingt-trois ans.


Au fond d’elle pourtant, les eaux n’avaient jamais cessé de rugir. Elle était parvenue sans trop de mal à assourdir leur grondement une grande partie de sa vie, le noyant sous les heures de travail d’un emploi du temps archi-plein et mille préoccupations pragmatiques, mais aujourd’hui, à bientôt soixante ans, Amelia sait qu’elle a échoué. Cette cavale tropicale n’avait été qu’une parenthèse qui avait allumé dans sa vie une lueur nouvelle, un champ des possibles demeuré entrouvert. Mais elle n’en avait rien fait. Cet orteil cabossé dont elle avait secrètement été si fière, c’était du gâchis. Elle le voyait désormais, maintenant que le mari et les enfants étaient partis, que ses piles de dossiers s’amincissaient au fil des ans, qu’elle avait le temps de s’ennuyer et de regarder par dessus son épaule le panorama de sa vie. L’orteil se tenait là, inerte, pointant une direction qu’elle n’avait jamais osé prendre, panneau signalétique d’une route précipitement empruntée avant de rebrousser chemin.
Amelia allume machinalement l’écran de son téléphone, lance le navigateur sur la page des nouvelles du jour. Une fenêtre publicitaire lui saute à la figure ; c’est une agence de voyage qui vante ses tours all inclusive sur fond mer turquoise, plage de sable blanc et l’éternel slogan : « Prenez le large ! » Elle s’empresse de cliquer sur la petite croix en haut à droite, dans un soupir d’exaspération. Son orteil a frémi imperceptiblement.