De cette passerelle brumeuse qui surplombe
une rivière inconnue (qui n’est pas la Seine)
un cours d’eau sombre d’hiver
me revient celle éclatante
de bouquets de jeunes gens
de bribes étudiantes
de pleine joie jusqu’au bord
de cet air d’été
léger sans conséquence
ni certitude que souffle coupé
ce n’est pas le soleil acéré
mais la lame de tes pas
quelle autre évidence
que sang qui déborde
ce n’est pas le fleuve
si ce n’est dans mes veines
si c’est pour défaillir
serait-ce dans tes bras
qu’enfin la bouche cueille
la première salive la saveur
de tes lèvres
que j’avais déjà bues
(mais seulement en rêve)
aveuglée je devine
ton désir à la voix
Tag / Chimie de l'écriture
Fulgurance
Retour du bureau,
Il est dix-huit heure trente,
Fin de la journée,
Début de la soirée.
Commencer par se mettre en mode détente,
Donner à manger au chat
Se servir un verre de St joseph,
Allumer son ordi,
Ouvrir ses mails perso et en même temps
Enclencher la playlist Deezer en mode aléatoire du soir
« Come away with me in the night
Come away with me
And i will write you a song »
La douce voix de Norah Jones envahit soudainement la maison et l’espace,
E tout à coup tout revient sans sommation,
Je suis là à danser contre toi,
Des années auparavant,
Dans cet appartement,
Mes pieds nus sur tes chaussures
Ton parfum dans mes cheveux longs,
Mes larmes qui coulent sur ton Duffel coat élimé bleu marine,
L’odeur de ta peau mélangée à la mienne,
Cette chanson qui nous submerge
Nous ne faisons plus qu’un
Comme à chaque fois toi et moi, comme le yin et le yang, si bien,
En une seule âme,
Nous coulons dans un flot de larmes
Mais je voudrais que cette musique ne se finisse jamais.
« Come away with me on a bus
Come away where they can’t tempt us, with their lies »
Mon amour,
Tes bras qui me serrent
Pour la toute dernière fois comme la première fois
L’osmose de nos corps ne semblent n’en former qu’un
Je voudrais me fondre en toi, là, maintenant pour toujours.
C’est insupportable et indicible cette douleur,
Ce déchirement du cœur, du corps et de l’âme.
Le silence nous habite comme l’éternité.
Nous continuons de tourner ainsi, enlacés, mes pieds nus posés sur tes chaussures
Dans ce jeu cruel et sanglant du temps.
Cet adieu,
Je l’ai compris au moment où je t’ai ouvert ce soir ma porte
À ton regard et à ta voix
À tes yeux mouillés
À ton appel téléphonique qui m’a juste dit :
« Il est tard mais je vais passer
Je dois te parler »
Ne dis rien mon amour
S’il te plait ne dis rien
Il y a des mots qui tuent
« Come away with me
And I’ll never stop loving you »
Maisons
En quête de la clairière, je poursuis inlassablement l’orée des bois
Les murs sont invisibles, je cherche des passages et cours à bout de souffle,
Pionnière de mes présages
Attache
Profonde
Entaille originelle
Quand j’entre c’est la cuisine avec la table, je m’assois avec elle et puis je fais une tisane
Quantité de tisanes dans le buffet, entourées d’objets qui n’ont pas vu la lumière depuis
Les meubles ne bougent plus, les recoins poussiéreux racontent toujours pleins d’histoires
Murs poreux et usés, particules de craie, de couches de papiers peints, régulièrement ça s’effrite et ça tombe, on recouvre, on continue
Je me lève parce que moi je peux, et je sais où est le sucre, et le miel, et les cuillères, et les tasses, et la boîte en aluminium encore cachée en hauteur parce que dedans il y a le chocolat.
J’allume la lumière parce qu’une cuisine paysanne dans la Marne en novembre c’est sombre.
Ça m’a toujours fait rire mes grands-parents qui vivaient à moitié dans le noir jusqu’à 17h peu importe la saison, soucis d’économie ou traversée du temps,
quand il y avait moins de fenêtres dans la cuisine, quand la cuisine était une écurie à chevaux, quand les moutons passaient la tête par la fenêtre, quand la fenêtre fermait mal, quand la porte restait ouverte sur la véranda où ma grand-mère faisait les frites au saindoux, quand un matin d’hiver à 7h avant de prendre le bus je venais embrasser mon papa et mon grand-père qui buvaient un café en goûtant le boudin noir tout chaud, eux frais comme des gardons debout depuis 5h, moi absorbée par le seau empli de sang pour lequel mon récent petit-déjeuner n’était pas prêt, quand la cuisine était pleine de monde le dimanche surtout d’enfants avec moi dedans aussi
Je vais machinalement dans le salon attenant à la recherche de quelque chose mais je ne sais jamais quoi, je déambule dans la maison de plein pied comme on se balade, je reviens m’assoir sur une chaise désertée de la vie de mon grand-père et ça me fait rire, de sa place on voit bien la porte qui sépare la cuisine du salon, cette porte qu’un dimanche il avait fini par enlever de ses gonds parce qu’il en avait ras-le-bol qu’on la claque, les enfants et leur lubie de claquer les portes
Sans un mot il avait fait ça, sourire espiègle, ses yeux complices quand en parallèle des remontrances perpétuelles de ma grand-mère sur notre attitude à table il piochait dans le plat avec sa fourchette.
Son couteau suisse dans la poche de mon frère, sa montre accrochée dans une autre maison remontée chaque jour par mon frère, pendant que l’horloge du salon n’est remontée par personne, elle est morte elle-aussi et puis voilà
J’ai aimé la maison de ma grand-mère et quand j’y suis je ne sais plus quand nous sommes
Je crois qu’elle non plus
Elle va mourir, les fantômes restent
Quant à moi
Flash
Je pique les saucisses avec ma fourchette.
Je les aligne sur la grille.
L’odeur des herbes de Provence me chatouille les narines.
Une belle journée d’été entouré du soleil et de mes amis. Je m’éloigne discuter avec Émilie
Nous ne nous sommes pas vu depuis 10 ans.
Soudain, l’odeur du brûlé me rappelle ma mission culinaire.
Le noir des saucisses calcinées.
L’odeur piquante du brûlé.
La fumée qui enveloppe l’air.
Un brouillard léger dans lequel je me noie d’un coup.
Je transpire. Je tremble. Je vacille. La panique m’envahit.
Flash-
Les flammes bougent comme des danseuses en habits de lumière.
Elles sont si nombreuses. Le balai de l’enfer flamboie
Flash –
L’immeuble s’écroule peu à peu comme un château de cartes. Je ne suis qu’un pion sur un jeu de hasard.
Flash-
Les cris d’un bébé au dernier étage comme s’il venait de naître alors qu’il va sans doute mourir.
Flash-
Les gens rescapés et blessés entassés à terre comme mes saucisses.
Cramés comme elles.
Flash-
Le saut d’une femme. Poupée de chiffon vole dans l’air comme
superman mais s’échoue sur mes pieds. Le poids de la mort soudaine se répand sur ma jambe
Flash-
Les chairs ont éclaté partout sur moi comme les saucisses sur le barbecue.
Flash-
J’ai peur. Je ne peux pas. Je veux prendre mes jambes à mon cou Je ne peux pas. J’irai bien sauter dans les flammes. Je ne sais plus ce que je dois faire. Je ne sais plus où je suis. Je suis perdu. Mais je suis urgentiste. Je conduis cette ambulance qui sauvera des vies. Je me force à rester immobile, à fermer les yeux que je dois cependant garder ouverts.
Je retire du feu les saucisses qui pourront être mangées. Je jette les autres comme j’aimerais jeter des souvenirs.
20 ans déjà….
Mon amie s’approche.
Je dégouline de sueurs.
Elle me dit de m’éloigner du barbecue.
Je voudrais juste m’éloigner de ma mémoire. Oublier.
Comprendre.
Arrêter d’entendre que je suis une personne courageuse car je sauve des vies. J’aimerais crier : j’ai un trauma. Je ne suis pas mort mais je ne suis pas totalement en vie.
Cuisine lascive
poêle sur le feu
pellicule d’huile sur le mur blanc
cuisine lascive soudain je n’ai
envie de rien
que de ta peau
du jus brûlant
jaune d’oeuf
gicle dans ma bouche
les pupilles
salives dilatées
mâchoire contre mâchoire
envie de rien
que de tes canines
contournées par voie d’eau
pour que coule le jus
de ta langue
sur le palais humide
de t’avoir attendu
quand tu respires dans ma bouche
l’air opaque
se convulse