L’endroit de la colère

La colère n’a pas besoin d’un endroit
elle est l’endroit
c’est l’endroit de la colère
on parle parfois de son envers
mais peu de l’endroit

l’endroit de la colère est épineux
c’est une maison remplie de cactus
c’est une chambre remplie d’aiguilles
on s’allonge sur un lit d’aiguilles
on repose sa tête sur un oreiller d’aiguilles

l’endroit de la colère est rouge
ce sont des murs couverts de rouille
c’est une carafe pleine de sang
on remplit son verre de sang
on boit le verre de sang

L’endroit de la colère est froid
c’est un sous-bois humide
c’est un abri de taule
on s’assoit dans l’eau gelée
on respire la moisissure

l’endroit de la colère est infini
ce sont les canalisations d’une ville
c’est un tourniquet incessant
on construit nos vies sur ce tourniquet
on élève nos enfants sur ce tourniquet

l’envers de la colère n’est ni plus
ni moins non plus
que son endroit

L’endroit de la colère est étroit
c’est un ascenseur bondé
c’est un placard fermé
on est enfermé dans le placard
on respire notre colère

L’âme des bois

Les gouttes étincelantes du ciel
Tombent en fines particules d’étoiles
Et glissent, une à une, lentement au sol,
Se dérobant entre les feuilles éparses et virevoltantes
Aux couleurs pourpres et flamboyantes
De l’automne sanctuaire
Où l’âme des bois soupire de plaisir,

Lorsque jaillit la sève de l’écorce de l’arbre centenaire

Qui encense l’atmosphère humide
De mille senteurs de miel ensorcelantes,
Se mélangeant aux odeurs de l’humus organique

Qui émerge de la terre,

Eveillant les papilles des sous-bois candides
Baignés d’une douce lumière éternelle.
Telle est la magie d’un matin
Qui éclaire le reste du monde.

Humeur monstre

Tu suis l’ombre sur le mur.
Tu suis à la trace les flottements que dessine la lumière pâlie sur la surface grise, sale, sur l’effritement doucereux du plâtre.
Lumière molle, lente dans l’air terne, terreuse dans tes yeux. Lumière ne danse pas, tisse sa lassitude comme toile d’araignée.
Lumière tremble de froid, d’ennui blanc, de torpeur de fin d’après-midi.
« Je hais les dimanches ».
Lumière meurt de ce poison.
Cette inaction écrasante dégouline en longues traînées sur les parois écaillées.
Le temps ne passe qu’à travers ce mouvement flou, ce bercement de ta solitude.
Tu suis au sol l’absence.
Tu suis jusque sous la semelle de tes baskets, où aucune lumière ne perce.
Tu suis le souffle noirci sous le lit, sans même aucun monstre dessous.
Aucun monstre que toi-même.

Sur la route

Grises traces loin devant
l’asphalte s’avance
flotte devient le ciel
devient le souffle
la route respire pour moi
sans crispation des roues
dans les ornières de vert
se quitte pour ce chemin
de pierre où flaques abondent
où se reflètent les nuages
le passage étroit s’emprunte
à petite vitesse
se tisse de bosquets de garrigue
d’arbres en fuseaux
de bouquets hauts
les branches bruissent
crissent sur les vitres
le frottement sur pare-choc
je m’enfonce sur le sentier
ombragé par destination
de vagabondage