Si j’étais l’enfant je sauterais
J’éprouverais mon sang, léger je retiendrais le fil
Je le mangerais
Si j’étais luciole je pourrirais le monde de lumière d’oiseaux de bruissements et je
caquèterais
Si j’étais Montréal, je me tairais
Dans l’épaisseur de la neige
J’ôterais chaque pierre
Si j’étais l’aloe là-bas qui ne pousse pas je verrais
Je verre-rais

Sub.versive/sub.normale

Si j’étais un visage, je choisirais celui de l’inconnue, qui nous dépasse d’une épaule et s’absout dans la nuit, le long d’une ruelle, martelée de ses talons, de sa robe rouge qu’on aperçoit, lointaine, un halo de couleur dans ce qu’il reste de visible, dans ce champ de vision raccourci par l’obscurité, qu’elle seule égaye. Je serais ce mystère, les traits qu’on imagine un instant percevoir sans qu’ils impriment sur la rétine leurs contours définis, ceux qu’on espère familiers et la promesse fugitive d’un jour avoir l’audace, oui l’audace d’élever la voix pour interpeller le visage, enfin le rencontrer.
Si j’étais l’audace, je serais lettre manuscrite et enveloppe cachetée. Tous ces fragments de phrases qui croupissent de ne pas avoir été expulsés de la matrice de nos cerveaux, des neurones déjà mortes et infécondes, privées de leurs germes. J’inventerais les noms qu’on donne aux choses pour les faire exister, la révérence d’un substantif pour reconnaître la beauté : ce qui émeut.
Si j’étais la beauté, je me glisserais dans les interstices de la normalité, j’irais me loger dans les fissures des taudis et les fenêtres arrachées. Je déchirerais la toile de la cordialité, le tableau de campagne et des vies alignées. Je tendrais la main à la dissonance, au doute, à l’excès et à la luxure. Je poserais mes lèvres sur les corps voûtés, la graisse, les cheveux sales, les yeux gonflés et la rage.
Si j’étais la rage, je me voudrais orpheline. Aimée pour ce que je suis, pour la liberté qui exulte, pour les champs de coquelicot et les ruines. Pour la perte de l’humanité, ou son accomplissement, qui figurent les deux pôles de sa condition et le moteur de l’Histoire. Je serais apatride, j’abolirais les limites. J’aimerais pouvoir dire : je ne sais pas qui je suis et j’y tiens.
Si je savais qui j’étais, je serais sans doute moins soucieuse. Mais je ne saisirais pas la beauté de l’indéfini. La beauté de l’inconnue sans visage, des fragments de phrases qui croupissent, des fenêtres arrachées, des champs de coquelicot et des ruines.
Alors je dis : Je ne sais pas qui je suis.
Et j’y tiens.

Si j’étais

Si j’étais Paris,
Je frissonnerais des hommes et femmes qui marchent sur ma peau,
Si j’étais Paris, je baisserais le feu sous l’allume-gaz pour que le bouillon cesse,
Si j’étais Bordeaux, je laisserais s’éteindre les vagues de la Garonne sur l’arsenal gris,
Si j’étais Edimbourg, je ne ferais rien. Les briques sont déjà sombres, la pluie sur leurs versants.
Si j’étais Rio de Janeiro, je ne danserais dans les rues qu’à la fin du Carnaval,
Les costumes retirés, jonchant les avenues calmes et le pied des palmiers impériaux.
Si j’étais Saint-Malo, je ne sortirais de mon lit qu’au coucher du soleil,
Sous la lune, à cloche-pied sur la jetée, je courrais, j’oublierais.
Si j’étais Londres, j’attendrais sans bouger que me frappe
Le mois de novembre,
Si j’étais Biarritz, je voudrais que mon sable reste dans la poche des voyageurs,
Jaune comme leurs souvenirs de vacances,
Et que les planches des surfeurs échouent le long de mes flancs,
Me donnent de petits coups pour me réveiller de la sieste.
Si j’étais Vienne, je fermerais les yeux à quatre heures et demie. J’aurais le goût de cerise à l’alcool.
Si j’étais Paris, je n’aurais que faire des rats des pigeons des ordures
Qui chaque matin s’en vont et chaque soir reviennent
S’étendre sur l’oreiller de mes nuits réverbères.
Si j’étais Marseille, j’ordonnerais au mistral de se taire pour que les gens s’entendent,
Si j’étais Marseille, je brûlerais vos yeux,
Asphyxierais vos gorges d’or et de ma poussière,
Si j’étais Marseille, je me regarderais dans le miroir de la mer. Je me trouverais belle.

Si j’étais le temps,
J’allongerais nos jours
Et les ferais pluriel,
Ralentirais nos nuits
Pour les rendre plus belles.

Je cadencerais nos pas
Et battrais la mesure
Métronome harmonique
De nos soupirs
De nos danses, évidences,
Fulgurance de nos silences.

Si j’étais le temps,
Je courrais après toi
Pour te « Portée »


Le « Fa »
Le « Sol »
Le « Si »
Le « Do »
Le « Mi »
Le « Ré »
Le « La »


Juste pour t’enlacer,
Te murmurer avant la chute « pardonne moi »
De n’avoir su te garder près de moi
Te dire je t’aimais tant
Tant qu’il était temps.

Mais le temps a passé,
Les flocons ont tournoyé,
Un voile s’est déposé
Sur la clarté du jour
Et l’ombre de la nuit.
Et j’attends quelque chose
Qui n’arrive pas,
Que quelque chose vienne,
Quelque chose du fond de moi.


Si j’étais le temps …

S’il était

S’il était un peu plus censé que la moyenne, peut-être changerait-il de tactique, de conduite de vie, sans doute mettrait-il un peu plus de vraisemblance dans les choses, sans doute un peu plus de volonté, de coudées franches, de percées à cœur. Il pourrait s’offrir davantage de soleils et plus de ciel autour. Il pourrait se prendre à bras de corps pour se transporter ailleurs. Mais il vit ailleurs, entre deux mondes celui d’ici et l’autre.


S’il était ne serait-ce que la moitié de lui-même augmenté d’un ou deux sens supplémentaires, cela ne ferait pas de lui ni un robot ni un extra-terrestre mais un être sensible, doué de raison avec un surplus de cœur à laisser battre entre deux ailes. S’il était animé d’une veine plus vive, flambant neuve qui accélère toutes pulsations, il sauterait dans le grand bain, plein de sève et de vie. S’il déliait ses plumes, s’allégeait les pennes, il pourrait s’envoler plus souvent et même au-delà de son corps. Il pourrait s’imaginer toucher les autres. Loin.


S’il était ange plus que fantôme, s’il pouvait traverser les chairs et les portes, sans chaîne aux pieds, s’il pouvait voler au lieu d’errer en faisant du sur-place, il ne hanterait plus les esprits, il ne graviterait pas non-stop autour des têtes en faisant dresser les cheveux. Il exploserait dans les cervelles molles toutes ses couleurs. Il génèrerait trois fois plus de pluies torrentielles à ruisseler dans les nerfs, trois fois plus d’émotions à brûler vives sur son bûcher. Il expulserait les grises mines pour ne susciter que sourires.


S’il était l’impossible à atteindre, même en tendant très loin les mains, l’impossible à attendre même d’une grande patience, je finirais sans doute par tomber de moi-même, à plat ventre dans la neige qui tombera bien un jour ou l’autre. Je finirais par racler mes fonds de tiroir pour me couturer pleine face, pour me recoudre des yeux, pour tamiser le sel qui me coule dessus. Je moudrais ma peau comme mouron et je l’éparpillerais pour nourrir les oiseaux.
Ainsi aurais-je peut-être moi aussi la sensation de voler, d’être un ange.