Il passe ses journées assis, allongé, ses jambes ne le portent plus, souvent il regarde la télé, des chaînes d’info en continu ou des feuilletons allemands ou des documentaires animaliers, parfois je le vois dans un fauteuil – celui qui roule, celui qui ne roule pas – un livre à la main, il penche sa tête pour mieux lire et elle lui demande s’il a soif, s’il veut un apéro avant le dîner, le déjeuner, il n’entend pas toujours ou ne semble pas entendre, il aime les apéros qu’elle lui prépare et les murs les écoutent, les murs absorbent leurs voix, leur amour, parfois leur colère et parfois leur douleur, ces milliers de petits moments qui les relient, petits moments qu’on assemblerait comme un patchwork – celui accroché dans l’entrée peut-être – et ça ne suffirait pas à dire ce qu’est leur vie, la nôtre – les soirs d’été, au moment de fermer les volets, je regarde les collines situées au-delà de la ville et je ne pense rien ou pas grand chose, juste que ces collines sont belles, qu’elles m’en rappellent d’autres, sous d’autres latitudes et je vais leur dire bonne nuit, lui d’abord, elle ensuite, parfois je m’allonge un peu à côté de lui et au moment de partir je lui demande s’il a besoin de quelque chose, je positionne son téléphone et la télécommande à côté de lui, je me demande si les murs connaissent ces mots par cœur, ou s’ils les redécouvrent à chaque fois, dehors l’air de la nuit vibre et souvent je l’oublie, nous l’oublions, il ne faut pas oublier la beauté de la nuit
Tag / Écrire avec Violette Leduc
La cage
Elle n’est qu’instinct. La base.
Elle prend ce qu’elle veut, quand elle veut
Reine des sous sols putréfiés
Elle entend au loin les enfers, la cage qui grince, les plaintes de l’acier froid
Les anges déchus qui ricanent
Elle bande ses phalanges
Elle craque ses cervicales
Boxe son ombre,
Invente un récit, une tragédie
Nous regardons cette routine inlassable, ce tempo d’air coupé par les poings
Os saillants qui ouvrent l’espace temps en deux le moment d’un jab, l’instant d’un cross
La où tout est possible, où le moi se perd dans l’inconnu
La fauve grogne ses scories, dégaine ses fureurs
La porte est écho des bruits lointain
Les hurlements sont feutrés
J’ai le ventre chaloupé
Le cœur dénudé
Nous sommes sans foi, sans loi, sans dieu
Abandonnés dans la crasse de l’humanité, ici tout en bas. Cinquième sous sol.
Nous sommes à genoux devant le chaos ordonné devant La reine sombre des cages, Eva.
Elle deale la peur
Elle creuse en low kick imaginaire jusqu’aux confins de l’obscurité des miséreuses qui l’affrontent
Traverse du coude leurs corps, leurs solitudes, leurs espoirs
Elle se nourrit de leurs peurs
Comme elle, ils bravent le sol sale qui leur sert de lit depuis l’Age de 4 ans.
Les oubliés sous X des guettos.
Mélodies de sous sol, toujours en mineur
Pas plus bas. L’enfer à 40 Hz
Dans son coin, il la regarde
Il fume une enfance de damné,
Le caillou croise, translucide, extra lucide.
Il crame sur l’alu, la paille emmène les effluves extatiques la vipère aspic astique les synapses vers l’acrobatique, promet un run épique.
Ca tourne, sort des murs, se rêve en time laps, l’azur en fractal.
Des aigles s’inventent au plafond, résonances de leurs traces patrouillant la fange divine, veines de glaces vers l’orage qui pointe au fond du couloir. Le tonnerre de cris s’annonce.
Les vapeurs illicites l’électrisent tous les soirs, à la même heure
A l’endroit où elle combat
Pleine du seul vide
Nous errons aux confins d’une dimension que nous inventons
Sphérique, autour d’elle,
Aux pieds de notre maitresse des abimés
L’autre là-bas lit Nietzsche tout haut sur un son trap bien lourd, bien deep, kick bien sale
Le néon cligne de l’œil, hache le présent au scalpel
Un mec ouvre la porte. Il dit « C’est à toi ! »
Le couloir est sale, graff de larmes et de colères acryliques
On entre dans la salle étouffante de sueur. Transpire la rage.
La cage est là.
Le son est chaos
Ils sont tous furieux, les biftons à la main
Les bouches ouvertes.
Ecume des ombres
Ils n’ont ni sexe, ni race, ni âge
Ils n’ont pour moral que leurs désirs immédiats
Devant nous, la cage vibre sous les tambours de pieds qui martèlent le sol.
Métrique de guerre en 12/8, la clave du diable.
Une Nak Muay est dans la cage, huilée, tatouée total cover, affutée katana, chargée à bloc de Mèth pour repousser la peur hors de sa sphère de pensée. Les cervicales craquent, les muscles partent en spasmes,
Son visage est creusé, ridé, des oueds courent sur son front, ses joues rougies aux larmes de sang
Sa ride du lion feule.
Je mate ses cheveux, fourchus, piquants, vénéneux, tressés en enfer.
Elle porte un short bleu taché de défense immunitaire, de virus de celle d’hier.
Nous, on galère pour avancer
On repousse tous ces cons qui semblent vouloir empêcher Eva d’entrer dans la cage
Elle va encore leur prendre leur oseille
Comme chaque soir
Elle porte un short rouge
Elle entre, se jette sur short bleu
Elle envoie low kick, une série courte et puissante pour démolir les fondations. Faire mal.
Elle enchaine, séries de coups de coudes qui coupent le front, sang qui s’évade, le sol se tache de bleu, enchainement jab, jab, crochet gauche au foie, bleu se courbe, relevée par uppercut, genoux, encore genoux, cross, bleu est sonnée, cassée, aveuglée d’un flot magenta puis Eva rouge ne la lâche plus, middle, middle, genoux sauté et coude haut du crâne, bleu tombe, rouge sourit, s’élève coude vers les anges. La butée olécrânienne d’Eva vient écraser la pomme d’Adam de bleu,
On pleure, on lâche l’émotion, ouverture des vannes, défoncés à l’adré.
Eva monte sur le grillage de la cage au son d’un run hardcore assourdissant « bitch, bitch I fuck you my sweet corpse, I love your curves », le corps de bleu éjacule du sang, les biftons affluent dans le short d’Eva, pole danse des bas fonds.
« Vénère ce soir » lance ma walkyrie du béton.
Elle me prend la bouche puis me dis « Tu veux essayer ? »
Elle est belle comme le jour, et pourtant la nuit devient sombre, parfois.
Des heures durant, elle regarde le même film sur le même écran, et la minute suivante ne sait plus si oui ou non il voulait du thé.
Le matin, elle oublie souvent de manger; le midi, elle s’en souvient, c’est déjà trop tard, cela attendra encore un peu, se dit-elle.
Elle trouve ses chats très drôles, ne trouve pas du tout que les gens sont intelligents à leurs façons. Elle va même jusqu’à dire que les gens sont cons…
Et enfin, aujourd’hui, elle en parle, elle cherche à comprendre, elle ne veut plus porter sa souffrance seule, alors elle porte des tresses qui lui vont bien et décide d’en parler. Elle cherche à comprendre pourquoi d’une minute à l’autre elle ne sait plus si oui ou non il voulait du thé. Elle cherche à comprendre pourquoi il était si difficile de supporter l’école, pourquoi elle acceptait sans rechigner la discipline du cours de danse classique, chignon bien épinglé, justaucorps ajusté, collants roses non filés, professeure archi-sévère et photos du calendrier annuel.
A 10 ans, elle dévore les livres écrits en langue anglaise -cela lui parle mieux-, vomit les manuels de mathématiques et de physique. Elle crie « Je déteste les musées » mais ce n’est pas vrai, elle adore contempler le même tableau pendant de longues minutes, ce qu’elle déteste vraiment c’est aller de l’un à l’autre…C’est là, je crois, qu’il faut chercher, contempler le même tableau pendant de longues minutes.Tu as 20 ans et tout reste à écrire.
minuscule fugue au crépuscule
Le cyprès agite ses doigts noirs *
minuscule fugue du crépuscule
contre le soir l’été ne sait plus respirer
et pour tout début il n’y eut que la pluie
des feuilles parsemées et leurs ombrages
debout hissé sur une plaque
de marbre poreuse
minuscule fugue du crépuscule
l’écorce imperméable de mes paupières
si près préoccupée et translucide
agite le temps et la terre retournée
dans un bouillonnement sanguin
le claquement du drapeau mouillé
vise ma nuque à nue et secoue le vent
mon rire peureux s’étouffe
et tremble de nausée
minuscule fugue du crépuscule
je ne te vois pas me parler
tu ne m’entends pas m’éloigner
dans ce cimetière de mes pensées
l’agitation frêle et la frénétique torpeur
sont toutes deux souillées
et pressées par la main moite des cyprès
le poids de cette poigne ne se relâche
que le temps d’une
minuscule fugue au crépuscule
* Sylvia Plath, premier vers du poème Petite fugue. Traduction Valérie Rouzeau
Seule aime se promener sur les sentiers côtiers de bout de terre. Elle n’aime pas fendre la foule des samedi après-midi en ville.
Seule craint d’étouffer au milieu des corps en mouvements. Elle n’a pas peur de respirer en compagnie des mots.
Seule sait dire à ses amies « ayez confiance en vous ». Elle ignore la définition du mot confiance. Elle s’ignore par définition.
Seule aime le rouge de la colère. Elle n’aime pas les traitres écarlates.
Seule ne compte plus les portes fermées. Elle cherche toujours ses clés.
Seule connait les déflagrations du passé. Elle maudit les éclats de souvenirs sous la peau.
Seule voudrait mettre dans l’ordre les lettres du mot famille. Elle déteste les jeux de société.
Seule a effacé le portrait de sa mère. Elle aime frotter au sang.
Seule n’est pas heureuse de posséder une enfance. Elle voudrait l’ensevelir sous une falaise de granit.
Seule aime poser ses armes. Elle n’aime pas ses pensées bataille et son corps ruines.
Seule ne sait pas articuler ce qu’elle sait écrire. Elle parle d’abandonner sa voix au plus profond d’une forêt sans son.
Seule aime dessiner avec un doigt les contours du vide sur le sable mouillé. Elle n’aime pas revenir sur ses pas.
Seule aime aspirer la mélancolie à pleins poumons. Elle n’aime pas les mouchoirs qui absorbent les pluies d’iris.
Seule se sait seule. Elle le répète : « Je m’habite seule. Je me hante seule. Je me flaire seule. Je me méprise seule. Je me supporte seule.
Je m’effraie seule. Je me noie seule. Je m’enterre seule. Je m’appelle Seule. Je suis Seule. » Seul le silence l’entend.
Je peux prendre un ami dans les bras. Je ne peux pas regarder longtemps dans les yeux. Je sais rire et pleurer. Je ne sais pas rester. J’ai peur du fracas. J’attends une parole pour me déployer. Je ne dis jamais reste. Je dis tu reviens quand. Je me souviens mais je ne me souviens pas de ma voix d’enfant. Je n’ai pas tout dit. Je laisse mon téléphone allumé la nuit. Je fais la vaisselle. Je ne fais pas semblant. Ni pour ça ni pour le reste.
Elle vient de loin
Elle vient de loin mais ne voyage pas, elle reste là, tout près.
Sa chevelure bleue de Démone tranche sur sa peau opaline,
par transparence, le corps se devine mais qui voit -on ?
Ses yeux ne cillent pas, le monde regardé tressaille.
Elle va par les cœurs de son pas élastique,
Se retrouve blême, à la merci du petit matin.
Ses attaches sont de celles qui empoisonnent.
Quand sa tourmente se déverse, aucun brise larme peut en contenir la fureur ;
Elle n’a pas de petit mais fait comme si.
Elle ne connaît rien mais devine tout.
Elle est tout ce que vous n’êtes pas ou plutôt elle se nourrit de vos ruines.
Ce qu’elle dit n’est pas saisi ; ses paroles se déposent en un lieu, perdu de vous.
Avec son allure de folle, sa mise interlope et son regard d’outre tombe,
Vous l’avez déjà rencontré au détour de votre vie sans histoires ;
elle vous fascine et vous terrorise.
Un courant d’air soudain fait claquer une porte,
le silence se fige,
une brume voile la scène.
Elle s’est tournée vers vous et vous fixe.
Ce que ses yeux reflètent,
cet élancement douloureux, cette question lancinante à laquelle vous tentiez d’échapper et qu’elle a fiché en vous, vous le saviez déjà :
votre vie ne vaut rien sans la limite de la mort.