Silence

Chut !

Écoute le silence

De mon cœur qui bat la

cadence

Des sortilèges qui lient nos

destins.

Chut !

Écoute le silence

De ce qui m’abime
De l’invisible indicible

Que je sais si bien cacher

Chut !

Écoute le silence

De ce fil qui se tend et se tord
Sur des remous de remords

Où je marche en équilibre
Si maladroitement.

Chut !

Écoute le silence

De ce qui m’anime
Et m’enflamme

Quand tout est passion et drame

Chut !

Écoute le silence

Qui remplit tout ce vide
De souvenirs intenses

De promesses sans nom murmurées
Sur ta peau

Chut !

Écoute le silence

Il sait si bien parler
Et chuchoter en soupir

Ce secret si lourd à porter

Chut !

Ecoute le silence

De toutes mes absences

Il te crie tous ces mots vérités
Que je ne te dirai pas

Chut !

Ecoute le silence

Il s’agite, bouscule, et

bascule
Avant la chute …

La musique de l’âme

C’était lui désormais son compagnon le plus fidèle. A force, elle connaissait les différentes facettes de sa personnalité, reconnaissait son pas lorsqu’il arrivait et savait caractériser ses subtiles nuances, ses différents timbres, son intensité. Si bien qu’elle ne savourait pas le silence, mais les silences, qu’elle s’amusait à réécouter pour procurer un peu de musique à son âme.


« Chut ! En voilà un qui arrive. Je le reconnais à son pas humide celui-là, le silence mélancolique. Il me rapporte le bruit des minuscules graviers, un jour de mars, sur lesquels tu marchais pour me faire un cadeau. Il s’enveloppe du tapage de nos rires éclatant au soleil dans la brisure des vagues d’été sur les rochers. J’y perçois jusqu’au frôlement délicat de ta main passant sur mon épaule, jusqu’à la caresse de tes yeux, plus silencieuse encore, et, parfois, jusqu’aux tristes variations de toutes nos paroles tues. »


Mais, ce silence mélancolique était tantôt rompu par le bruit de ses larmes qui coulaient sur sa joue, tantôt par le sourire des souvenirs déplissant la finesse de ses lèvres et plissant celle de jolies pattes d’oies, ornant le coin de ses yeux. Pour échapper à sa mélopée, elle plongeait à nouveau dans le monde des silences, d’où lui parvenaient alors des modulations infinies, qui l’embarquaient dans de nouveaux paysages aux sonorités intérieures.


« En voici un autre. Qu’il est tonitruant, celui-là ! J’aime ce silence poétique, joyeux, frivole. Il tintinnabule au rythme de ses mots, où résonnent les rimes, s’entrechoquent leurs échos. Il remplit les vers, ceux de Sepúlveda, Sand et puis ceux de Prévert. Il prend même un stylo pour le faire crisser sur n’importe quel
carnet, le bleu de préférence, c’est lui le plus discret. Lorsqu’il est pressé, je l’entends tapoter des lettres sur le clavier. Et puis toute cette musique qui se joue en silence, fait résonner les cordes, les pieds, les strophes et les sonnets. Je les répète dans ma tête et me laisse porter par leur douce mélodie. »

Régénérée par ce silence poétique, elle pouvait à présent pénétrer la respiration du monde. A ce moment-là, tout lui parlait. Le silence était fort, puissant, rassasiait tout son être.
« Ah, te voilà enfin ! Laisse-moi t’admirer et te respirer un peu. Approche encore plus près. Que m’apportes-tu aujourd’hui ? … Laisse-moi deviner, le son de la lumière qui bouge et

des couleurs du vent ; les murmures de la pluie, l’ostinato de la pie, les pas feutrés du chat et toute la joie des fleurs … Le frémissement des frênes ou les pleurs du saule, les battements ailés de toutes ces troupes d’insectes ou l’attente mutique de ce noble échassier dans l’aube ligérienne, … »

Ça y est, elle vagabondait dans l’univers des silences, attentive à la respiration du monde. C’est à cet instant précis que quelque chose d’explicable, d’inaudible, d’inouï se produisait en elle. Elle atteignait le Silence des silences.


« C’est bien Toi, cette fois ? Je t’attendais, je sais que tu te plais à me faire languir, Silence des silences… Mais, je sais que tu es là, je te vois, je te hume, je te touche, je t’entends. Tu me transporte dans toute ta symphonie, celle de ma respiration lente, régulière, du tempo de mon cœur, des mouvements de mes
mains, du clignement de mes yeux et tous ces infrasons se mêlent à la respiration du monde pour me rasséréner. Nos deux respirations n’en forment alors plus qu’une. Et, j’entends le chœur, l’empilement de nos voix, Silence des silences, tel Le Chant du monde, venu pour m’apaiser et faire taire tous les bruits. »

Le chasseur et l’animal

Le vent souffle à peine dans les feuillages des arbres. La lumière filtre à peine dans la clairière. Le chasseur vient d’abaisser son fusil. Il a tiré sur la fourrure qui courait à quelques dizaines de mètres devant lui. L’animal semble blessé.

L’animal : Pourquoi avoir tiré, je ne faisais que passer. Je ne faisais que traverser mon territoire. Vois ma plaie. Vois comme je saigne.

Le chasseur : Je ne fais que mon travail de chasseur. La battue a été organisée de longue date. Vous êtes trop nombreux. Vous pullulez. Vous mangez les cultures. Vous êtes néfastes, des parasites dans cette forêt. Vous faites peur aux enfants qui la fréquentent.

L’animal : Nous ne voulons de mal à personne. Nous ne faisons que vivre, nous nourrir. Nous nous tenons
loin des humains. Nous ne cherchons pas les conflits. Nous sommes des êtes vivants, comme vous.

Le chasseur : On nous rabache le vivant, ce qui l’est, ce qui ne l’est pas. Ce qui a droit de vie et de mort sur l’autre. Le vivant est ce qui respire sans piller son voisin. Mais vous, vous mangez ce qui ne vous appartient pas. Contentez-vous de glands, de sorbes. Laissez les raisins aux vignerons, les figues dont vous vous gavez aux cultivateurs. C’est leur gagne-pain. Vous n’avez pas besoin d’argent, vous. Vous n’êtes que des bêtes.

L’animal : La nature est à tous. Les arbres ne vous appartiennent pas plus qu’à nous. Nous ne faisons qu’emprunter les voies que vous avez marqué d’une croix, nous ne faisons que dénicher, creuser de nos groins la terre meuble pour trouver des racines, nous mangeons le sauvage. C’est vous qui vous accaparez les arbres, les fruits.

Le chasseur : Sans nous, ces arbres n’existeraient pas, nous les avons perfectionnés, nous les avons soignés, c’est grâce à nous s’ils portent des fruits. Vous nous volez.

L’animal : Le vivant ne vous appartient pas. Les fruits ne vous appartiennent pas. Et vous en avez assez pour vous. Vous pourriez les partager avec nous. Nos besoins ne sont pas les vôtres. Nous nous satisfaisons de peu. Nous pourrons partager les fruits. Nous sommes indispensables dans la chaîne du vivant. Aussi indispensables que les mulots ou les rapaces.

Le chasseur : Les mulots, nos chats les mangent. Les rapaces nous débarrassent des importuns, ils sont
beaux à voir dans le ciel. Ils sont décoratifs. Mais vous… Vous êtes surtout bons à manger. D’ailleurs, vous devriez être mort à l’heure qu’il est.

L’animal : Je ne vais pas tarder si vous vous acharnez, ma plaie saigne. Je me vide. Je ne suis qu’une pauvre laie. Epargnez au moins mes petits. Qu’ils grandissent, qu’ils s’ébattent. Vos petits, vous les préservez de la mort, n’est ce pas ?

Le chasseur : Oui, nos enfants sont notre avenir. Ils meurent seulement en temps de guerre.

L’animal : La guerre ? C’est quoi ?

Le chasseur : C’est tuer ses ennemis, jusqu’au dernier, enfants compris. C’est tuer pour ne pas être tuer.
C’est pour garder nos droits sur cette terre.

L’animal : Alors c’est une guerre que vous menez contre nous…

Le photographe et l’oeil

Chambre noire. Bains chimiques, l’image s’imprime sur le papier qui flotte. Lumière rouge. Voix basse.
Le photographe dialogue avec son propre oeil.

Le photographe : Pigments ou pixels parfois, mon oeil, tu fais semblant de ne pas distinguer. Tu te perds dans les noirs, dans leur profondeur.

L’œil : Je suis décidé, je me décille à mesure que je pénètre dans les noirs. Entièrement. Je m’y fonds. Je deviens le noir. Toi, tu restes en bordure. Tu te raccroches aux gris. Tu ne te laisses pas absorber facilement.

Le photographe : Je suis attentif au motif, à la forme, à l’architecture, à l’esthétique. Mais surtout, je m’applique à traverser les moments qui s’offrent, là où se trouve aussi la vie. Toi, tu ne prêtes attention qu’à l’abîme du noir.

L’œil : C’est faux, offre-moi la couleur et je jubile. Ma pupille s’exerce à voyager dans toutes les demi teintes, dans toutes les nuances. Je bois le souffle de la couleur, je m’emplis d’elle. Vois comme ma pupille se dilate, j’y fais entrer tout un univers.

Le photographe : Mais c’est le mien ! Tu t’appropries ce que je vis, tu restitues au mieux ce que cerveau te dicte. Il te dirige comme je dirige l’objectif de mon appareil. Cet œil second, cette ouverture sur le monde. Entre toi et lui, je vois double.

L’œil : Les procédés techniques ne m’intéressent pas. Je veux juste l’ombre et la lumière. Je veux sentir leurs variations sur mon cristalin, je veux juste les sentir palpiter. Vois comme mon iris s’agrandit. C’est pour toi, pour que tu profites au mieux de ce qui t’es offert.

Le photographe : Merci mon oeil de t’ouvrir ainsi, de toucher de la pupille les émotions du monde. Sans toi, je serais aveugle, quel sens aurait ma vie ?

L’œil : Sans moi, tu aurais cette discussion avec ton oreille. Sans moi, tu serais peut-être musicien.