Ton corps

C’est fou comme en peu de temps t’es devenu gris
Ce sont les effets des produits
Les effets des produits de la chimiothérapie
C’est fou comme tu as gonflé
Ton corps est sous l’effet d’un  immense gonflement
Ton cou est gonflé et ta voix est cassée
C’est l’effet de la chaîne ganglionnaire qui s’est formée
Tes bras sont gonflés on dirait des bouées
Pendant des années de beaux muscles bien noués 
T’avaient permis de bâtir des maisons de monter des motos
De déplacer à toi tout seul une bétonnière pleine jusqu’à la gueule
Et maintenant t’es là dans un lit du service d’oncologie 
Du second étage en partant dans la nuit d’automne
Je levais la tête et ta main jadis si solide
Nombreux étaient ceux qui disaient qu’elles étaient d’or que tu en faisais ce que tu voulais
Apparaissait à la fenêtre de la chambre 228
Ta main qui prolonge le bras et que tu lèves
J’attends encore un peu et ça y est, tu lèves le pouce
Des innombrables voyages que tu as fais celui-ci est le plus court
Fauteuil lit fauteuil lit fauteuil lit fauteuil toilettes lit de la chambre 228
C’est le plus court mais le plus éreintant de tous tes voyages
Et pour être encore plus lent traîner avec toi la perfusion et la machine à morphine
C’est ce qu’il y a maintenant de plus solide en toi
Partout sur ton corps, quand je te passe de l’eau de Cologne parce que les douches tu n’en as plus la force
Je ne peux que voir les énormes hématomes verts sur ton corps gris
C’est comme lire les hiéroglyphes de la mort qui s’avance
Qui va prendre ce corps où pourtant battait si fort la vie
La force vitale énorme qui t’habitait
Ton yaourt et les produits protéinés tu peux même plus les manger seul
La petite cuillère est désormais plus lourde que la bétonnière
Ces mains si adroites ont déclaré forfait
Et comme le cathéter est implanté dans la fémorale
On t’aide dans les toilettes
Toi qui soulevait et portait les sacs de bétons de 50 kg par deux
Un sur chaque épaule
Toi le champion à l’atelier de l’avionneur l’as des as de bowling golf ball-trap
Un peu paumé quand l’avionneur t’as mis dans les bureaux derrière un ordinateur
Cette salope de tumeur de partout elle t’a chopé
Et on avait beau s’y attendre comme des cons on continuait à espérer 
Et puis un jour le service de réa a appelé
On a attendu dans le sas
Rien qu’au regard de la nana, on a comprit
Ça a duré trois mois tout ça
Ton corps gris à la morgue ils l’ont refait devenir un peu blanc
En tout cas le visage
Ce visage si doux ton visage si doux tes yeux bleus si doux plus doux que le bleu des îles
À une année de la retraite

Le corps, toute une histoire

Un visage comme une feuille blanche où j’ai envie d’écrire
Le front comme quelques lignes à lire et à relire
Les yeux sont tout un monde où je puise mes idées
Le début d’une histoire ou d’un conte de fée
Les sourcils, pétillants, en accents circonflexes
Et le nez, un souffle, une ponctuation, qui m’inspire ce texte
Les joues sont les pommettes de tous les adjectifs
Le menton qui retient les qualificatifs
Les oreilles ouvrent et ferment à chaque fois les guillemets
La bouche qui dialogue avec les mots d’après
Le cou est le creuset de cette belle histoire
Les bras en sont l’intrigue, le suspens et l’action
Et sur ce corps je lis toutes les phrases, tous les sons
Les pieds en bas de pages chuchotent alors aux doigts :
« Commençons cette histoire … Il était une fois… ».

Lui

Les dents, des doigts qui s’avancent à la morsure
La langue, ce serpent qui s’enroule, se déroule dans les bouches
Ses lèvres refermées sur doigts et serpents devenues porte close, s’ouvriront pour dire toutes les images cachées sous le front
Lui bombé d’intelligence sous le cheveu blond, petite broussaille de foin rare, le front comme voûte, avancée sereine du cerveau
L’œil, la noyade si l’on n’y prend garde
Le menton n’est qu’un avant-poste
Le cou, l’anguille qui s’évanouit, qu’on verrait disparaître dans le seau de Francesca
L’épaule a la rondeur ferme des fruits d’été soyeux sous la joue
Les bras longs déliés de félins
Ses mains comme patte de chat, griffes fines à glisser sur les peaux
Le poitrail est valeureux ponton pour les poitrines, quelques poils caressants sont l’herbe fraîche du matin
Le ventre est oreiller, tu sais, celui des note japonaises, un fouillis, un feu-follet, ou du livre chinois, riche de ces estampes dessinées en imagination sur le souffle, jusqu’au nombril, en creux de mes histoires intimes
Ton sexe est arbre fier, veiné d’écorce, dressé au ciel
Tes jambes, des lianes pour s’accrocher à ma taille, et tes pieds, des singes immobiles à leur extrémité, sages et obscènes à la fois