Osmosis 
Secret de beauté 

Partir dans un pays lointain.
Regarder l’envers des choses.
Parler une autre langue, plus simple, plus directe qui changera ton rapport aux êtres et te rendra plus hardie.
Le français est comme un fleuve, la langue des scrupules, des détours, des méandres.
Avec une autre langue, insensiblement quelque chose migre dans l’espace de ton cœur sans que tu le décèles.
Changes de vêtements, comme un déguisement, entraines toi à te fondre dans ce qui t’entoures.
Ressens la température, la chaleur, la sueur, une autre température, la qualité d’une autre fibre sur ta peau.
La soie rêche sur ton dos.
Dors nue.
Cultives ta nudité.
Savoures la.

« Se faire masser régulièrement des pieds à la tête, avec de l’huile tiède,
Pendant une heure au moins ?
Transpirer dans une petite cuve en plastique,
être douchée avec de l’eau très chaude .
Frottée avec des graines pilées, rincée.
par deux petites vieilles aux mains râpeuses. »

Et la tu commences à bouger dans ton fort intérieur, insensiblement.
Tu t’es assouplie.
Tu commences à t’ouvrir comme une pomme  au beurre passée au four.
Tu es prête.
Il te faut quelqu’un maintenant.
Peut être n’importe qui, mais ce n’est pas si sur.
Tu entends sa voix, une fois au téléphone,
C’est le début.
Tu laisses tes cheveux libres sur tes épaules
D’y repenser, la paume de tes mains s’écarquille.
Tu t’enfonces jusqu’aux chevilles dans les pétales de fleurs violettes et jaunes qui jonchent le sol.
Il fait un temps doux et léger.
Tu marches à ses côtés, et c’est d’une lenteur étrange, sa démarche te contient, t’accompagnes, t’enrobes.
Tout est incroyablement suave.
Tes cellules entières pompent un fluide délicieux au parfum délicat.
Une douceur s’est insinuée dans ta poitrine, intense, rebelle.
Elle ne veut pas partit de là et toi tu ne veux pas qu’elle parte.
C’est cette douceur qui fait que tes yeux brillent H 24.
Qu’une chaleur bienfaisante campe entre tes cuisses.
Que ton sourire est plein de lumière.
Que ton visage s’affine.
Que ta peau devient fine et translucide.

Cette douceur tu dois la cultiver en toi pour qu’elle grandisse encore, emplisse tous les interstices de ton
corps et s’encre définitivement dilatant ton regard qui va se poser comme une boussole sur toute la beauté du monde.

Alors, va dans la forêt, sens le vent et le soleil sur ta peau, et tes cheveux, respire l’odeur de la terre, écoute le murmure des pins, le bruit de l’océan tout proche, qui gronde.

Et, aime.

Quelques passants attendent le couchant avec ferveur.
Observera-t-elle le spectacle elle aussi ?
Au pied du grand bloc de pierre, seule ombre du paysage, elle attend.
Elle se dit : « ces gens ont de la chance. »
Elle veut saisir la sienne.
Ses jambes dénudées font des allées et venues pendant que ses poumons se concentrent pour inspirer l’air chaud.
Elle est en vie. Elle voudrait exister.
Elle se souvient d’avant. A quel point tout était doux.
Le soleil et son corps sont en feu.
C’est l’heure.

La boue

Elle vient d’une lignée de paysans : la laine, les cornes, les plumes, les ruisseaux, cet univers non consommable lui montre que les façons de ses ancêtres sont aussi les siennes. Sa grand-mère paternelle, qui n’a aucune racine paysanne, mais des vaisseaux petits-bourgeois, veut l’en éloigner. Sans succès. Elle enfourche son vélo, chausse ses lunettes de soleil, laisse le lotissement étriqué derrière elle, pour les clairières et le clapotis de la rivière. Elle croise ce type à la bedaine écarlate, guetteur professionnel. C’est le vieux plombier. Il lui fait signe.

Elle répond d’un regard furtif. Le plombier ne capte rien. Ses cheveux, encore humides de la douche, casquent son crâne et encadrent son visage d’un tortillon valable, comme des rubans de bolduc rebouclés aux ciseaux, de ceux qui font de somptueux paquets cadeaux. « Pas mal », pense-t-elle en voyant son reflet dans la vitrine de la supérette désaffectée. « Ça ressemble à l’effigie de starbuck, en plus réaliste ». Elle ressemble à ces mannequins en couverture de Biba. Elle n’a pas mis trois plombes à se faire des yeux smocky, ni tresser ses longueurs mais elle a l’air frais comme un fromage blanc à peine sortie de sa faisselle.

Le vent adoucit les rayons du soleil qui cogne fort.

Au moment de dépasser la vitrine floutée par les coups de pinceaux vandales s’ils n’étaient pas le signe patent d’un abandon, elle aperçoit une ombre, fugace, mâchée par les traces de peinture vinylique brossée à grands traits. Sous la peinture, un improbable face à face. Des allées et venues. Elle s’y attarde.

Elle caresse du regard une silhouette indéfinie. Ce qui est net et précis, ce sont les pectoraux apparents et dessinés, d’un individu de type masculin, un torse travaillé et un jean qui se fond dans le décor sauvage de la vitrine. Elle essuie ses lunettes de soleil au verre brouillé par l’humidité ambiante.

Plus rien.

Pourtant,le paysage vu à travers la vitre embuée n’a rien d’une chimère.

Elle se remet en selle. La silhouette distinguée à travers la vitre l’intrigue. D’où sort ce type ? Un bellâtre ? Un chevalier de l’apocalypse ?

Elle qui déteste le lèche-vitrine, elle racontait à sa copine Zoé que les occupations les plus banales sont parfois les plus surprenantes. Durant tout le trajet vers la rivière, l’indistinct personnage viril l’accapare avec une force rageuse. Elle ferme les yeux : elle le voit. Elle voit un banc : elle s’y couche, car son corps est accueillant. Elle dévisage un copain de lycée : elle entrevoit cet éphèbe approximatif et inapprochable. Elle pédale le long du chemin, les perles de sueur transpercent son débardeur. Son dos s’orne d’un nouveau motif, éphémère, aux contours aussi imprécis que cette image brouillée et persistante.

Elle reprend son chemin vers la petite plage. Le chemin s’étale devant son vélo comme un ruban de terre gonflé par la chaleur. Au croisement des sentiers forestiers et du chemin vicinal,trois chiens blancs et un chien noir balancent leurs poils trempés. Le portail de la maison dans les bois ne doit pas être bien fermé. Les labradors sentent le foin, le fumier et la douce robe des rosiers. Ils s’approchent d’elle avec toute leur prestance. Ça l’oblige à ralentir. Ils activent leur truffe : ils la reconnaissent, elle passe plusieurs fois par semaine. La meute familiale se greffe à l’attelage, et, telle Hécate, elle poursuit le bout de trajet restant les chiens haletant à ses côtés.

Le récit passe comme un vent tiède à travers une moustiquaire.

Leurs jappements font fuir un chat errant, reculer une vache. Elle atteint le pré sous lequel s’étend la rivière, pommade fraîche et verte. Elle pose son vélo,s’étend à l’ombre des noisetiers. De là où les chiens boivent, la rive se déroule en langue tantôt caillouteuse, tantôt boueuse. Sous son corps jeune, les pousses d’herbe, les pâquerettes s’activent à la chatouiller. Impossible de rester sur ce tapis vert. Elle se déshabille, glisse ses pieds dans l’eau nappée de mousse et se drape toute entière du baume liquide. En quelques brasses, elle réchauffe son corps brouillé par le réveil précipité. Se pose sur l’ancien plongeoir, offerte au soleil naissant. Elle frotte ses pieds sur un rocher incrusté d’algues, de fossiles râpés, duquel bouillonnent de petites bulles emprisonnées dans la nuit des pierres. Le halo tabasse ses yeux, empoigne sa peau sans bronzage. Ses cheveux courent le long de ses côtes. Elle fait le plein de calme avant les vacances trop occupées. Son frère, sa sœur, sa mère qui partent et reviennent, son père – qu’elle attend. Quoi ?

La vie est un tourbillon. Les branches arquées du saule pleureur égrènent les feuilles frêles, tombent, ploient, comme si elles voulaient percer le sol et y reprendre vie. Si la vie peut parfois l’assommer, elle renifle les souvenirs rieurs comme celui du chantier derrière la vitrine

Elle attend le 74 à l’arrêt Lodi village. Elle a consulté les horaires, il devrait être là dans deux minutes. Normalement, elle serait allée à pied aux Danaïdes, mais avec cette chaleur. Elle n’a pas envie d’arriver en nage à ce rendez-vous. Il y a peut-être un boulot à la clé.

Ses cheveux trop lourds dégoulinent dans sa nuque, elle a oublié sa barrette au bord du lavabo. Il n’y a pas un poil d’ombre de ce côté de la rue. Pas d’abribus non plus. Sous sa robe en lin jaune elle a enfilé à la va-vite une culotte en coton achetée il y a des années dans cette boutique de Notre Dame du Mont, comment ça s’appelait déjà, la vendeuse était belle, disons plutôt qu’elle avait une gueule, une gueule d’indienne Cherokee, un jour elle était tombée malade et on ne l’avait plus revue, le magasin avait fermé.

Le conducteur du 74 attend à Castellane que son collègue vienne prendre la relève, déjà dix minutes de retard et il n’arrive pas, ne répond même pas aux messages. Est-ce qu’il doit prévenir Sandrine, elle va criser c’est sûr, Sonia fait encore la sieste et elle prend son service à seize heures trente. Il hésite à remettre le contact pour avoir un peu de clim. Les passagers s’impatientent, tout le monde est à cran.

Elle ne sait pas si c’est elle qui a un peu maigri ou si c’est la culotte qui a pris un coup de vieux, toutes ces années oubliée au fond du tiroir, mais la bande côtelée de coton orange se relâche dangereusement autour de ses hanches, elle a l’impression que si elle bouge sa culotte va tomber. Il faudrait peut-être la jeter. Ou la porter avec des pantalons ? Oui, plutôt ça. Elle est quand même sympa cette culotte, avec son imprimé orange et violet à la Keith Haring.

Le 74 est carrément en retard. La chaleur intenable. Le contact du coton sur ses fesses humides lui rappelle soudain son premier amour, le sentier qui mène à la plage, les parfums de myrte chaude, le sable collé à la peau, l’élan du baiser, l’étincelle et la fièvre. Ça fait tellement longtemps. Pas connu grand chose de mieux au final.

Treize minutes ! C’est vraiment pas possible ce bus, toujours la même histoire, ils se foutent du monde ! Une dame, dont le rouge a coulé au bord des lèvres, s’insurge après avoir consultė sur l’application les horaires en temps réel.

Elle plonge la main dans son sac, trouve au fond un stylo bille qu’elle utilise pour relever ses cheveux en torsade, sort son téléphone, vérifie  l’heure. Autant y aller à pied. Elle souffle, traverse la rue et avance sur le trottoir opposé, rasant les façades des immeubles, traquant chaque petit coin d’ombre en espérant que sa culotte ne va pas dégringoler. Elle ne sait pas que dans trente-deux minutes et dix-huit secondes elle va de nouveau rencontrer l’amour.

La jungle s’est arrêtée de vivre, pétrifiée. Zaara est immobile. Ses tempes frappent le vide, envoient du lourd. Un kick bien deep à 190 BPM. Le sang détale dans ses veines et ses cellules dévorent le flot de sève couleur de cian. Tout ce qui se meut dans l’enveloppe de Zaara est en suspension. En fusion avec cet instant d’inertie totale, de vacuité pure, entre l’éclair et le son qui déchire le monde, là où toute vie se fige et attend. Elle regarde furtivement un ou deux singes qui font les rebelles et balancent des vannes bien à eux. Elle pense que même la canopée à ses punks à chiens.

Face à Zaara, le tigre est figé, attendant qu’elle bouge pour bondir. Elle se remémore les temps où elle avait appris la géomancie, l’alchimie chinoise, le tigre face au dragon, l’opposition du souffle et du semen. Ou l’accord parfait des deux. Le tigre est sur son territoire mais il sent que Zaara est de tous les territoires. Il sent qu’elle est le vide rempli du rêve de tout. Des nuages, la lumière s’échappe en un faisceau dense et semble se mouvoir comme une poursuite, anticipant chaque mouvement des deux titans. Les dieux ne veulent jamais rien manquer du spectacle de la vie.

Zaara tourne autour du tigre, dévorant l’air comme pour en absorber toutes les influences maléfiques. Elle purifie l’espace, le filtre, ne garde que l’essence, la force brute de la jungle. Elle se rapproche, doucement, l’échine courbée, tanguant d’un pied à l’autre, ondulant des formes. Une valse à l’issu incertaine. Zaara a ses yeux rivés sur les pupilles dilatées du félin, transperce l’iris, goutte sa lumière intérieur. Le jeu d’ombres que le vent, les branches, les feuilles et le soleil inventent est un hallucinogène puissant et l’espace semble être façonné d’images fractales. Des ombres oblongues s’étirent sur le visage de Zaara comme un tatouage initiatique.

Le contre jour dessine un duvet irisé autour de son enveloppe corporelle. Ses muscles se contractent, prêt à projeter en souplesse son corps vers l’inconnu. Elle est le dragon. Elle se souvient avoir été il a des milliers d’années cette fillette qui riait, qui fuyait le monde des adultes. Elle se souvient du tigre des rites anciens de Malaisie. Celui qui conduit les profanes dans la jungle pour les initier. Les dévorer avant de les faire renaître. Elle se souvient du tigre et de ses crocs acérés. Elle se souvient du dragon qui s’est réveillé au fond de son ventre. Elle se souvient avoir réussit à être de nouveau celle qu’elle était vraiment, tapie sous les feuilles opaques de son inconscient. Elle griffait, déchirait, lacérait, brulait ses peurs et la servitude. Zaara vient de réveiller le prédateur qui l’habite. Cette fois encore, le dragon est prêt à déchiqueter ses certitudes pesantes, à libérer ses pensées instinctives, à réveiller son cerveau reptilien. Elle est dragon, sauvage, agressif, s’envolant hors de la jungle étouffante de son déterminisme. Dragon qui ne connaît pas le pardon, ne juge pas, délivre la partie la plus pure de l’esprit.  Ce dragon est l’être véritable qui se réveille en elle, chaque nuit un peu plus. Figure supérieure de sa conscience. Elle devient ce qu’elle est. La peur n’existe plus. Elle contrôle tous les circuits énergétiques de son corps, visualise et guide chaque connexion de ses synapses. Elle est pleine du seul vide.

Zaara et le tigre sont face à face à se jauger, se renifler, leurs yeux plongés dans l’âme de l’autre. Mais le tigre sait. Il ferme les yeux, baisse la tête. Sur sa nuque offerte, le souffle de Zaara est brulant, comme un vent cosmique venu emporter le chaos.

Le tigre pose ses rayures au sol.

Zaara le caresse puis enfourche la Honda et s’évanouit dans la forêt, la nuque ornée d’une échine de feu. Les dieux montent le son de la jungle quand la 750 débridée téléporte Zaara à 9000 Hz vers des abîmes de lumière.

Creek person

La crique est calme. Étendues nues sur des roches lisses deux soeurs prennent le soleil. Bal fume une clope, replié.e dans le creux froid d’une falaise. « Elles vont se faire trahir avant la fin du mois » pense t-iel. Les soeurs s’enivrent et des types leur font des promesses sur la place du village ; elles sourient et elles ont des clous dans les poches. Bal imagine leurs langues fraiches s’insinuant dans des coins sombres. Les touristes, iel le sait, laissent partout des traces de sel. Les locations saisonnières ont une odeur particulière : plastique chaud, lattes gonflées, crème solaire.
Le sable regorge de quartiers de citrons verts, la bouteille de tequila entaille la plante des pieds — les déclarations d’amours résistent, on le découvre sans cesse. Un été les roches étaient rugueuses et, alors que Bal attendait qu’un poisson horrible lae dévaste, deux soeurs ont enlacé la crique. Les algues étaient douces ce jour-là mais personne ne s’en souvient. La nuit suivante, on avait pu lae voir étudier son reflet ; il était possible d’y déceler une méduse un peu lasse, en attente de trahison.