Avait-elle dormi ? S’était-elle seulement assoupie ? Avait-elle clos ses paupières un seul instant ? Où ses pensées l’entraînaient-elle ? Avait-elle une famille, des parents, des amis ? Me l’avait-elle seulement dit ?
Ce matin-là, elle s’habilla et partit sans même se retourner.
Le trajet lui avait-il paru long ? A quoi, à qui pensa-t-elle ? Avait-elle dû faire une halte pour rassembler ses forces, pour ne pas se dissoudre ?
Je la vois coupant le contact, prenant son sac à main.
Face à son casier, elle avait enfilé sa blouse, pressant chaque bouton un à un, puis avait poussé le chariot et porté le premier plateau repas.
Du moins, c’est ce que j’imagine car au fond, je n’en sais rien.
Combien de sollicitations avait-elle dû affronter ? Combien de sourires de convenance avait-elle dû distribuer ? Cherchait-elle à faire seulement ce que l’on attendait d’elle ?
Avait-elle eu un mot plus haut que l’autre ? Y eut-il une seule de ses tâches qu’elle fit mal ? Avait-elle senti en elle un point de bascule ?
Elle était venue m’embrasser avant de quitter le service. De cela, j’en suis sûr car je m’en souviens : la chevelure ondulant autour de son épaule, ses lèvres rose parme fleur de coton sur ma bouche, les effluves de vétiver et de néroli.
Mais à part ça ? Rien. Pas la moindre idée.
La suite, c’est qu’elle n’est jamais revenue. Elle qui n’avait été, pour moi, rien ni personne. Cela n’avait donc sans doute aucune importance.
Lorsque son corps fut retrouvé, ma vie s’était poursuivie. J’avais continué mon chemin. Mais du sien, je n’ai, en vérité, jamais rien su.
J’ai tout ignoré d’elle, de ses désirs, de ses tourments, de ses renoncements.
Elle demeure, pour toujours et à jamais, une ombre en creux, une main qui se dérobe, un murmure évanoui. Et ma mélancolie.

Pourquoi cette porte battante qui sans cesse se ferme, la lumière en éclair et le souffle
court, la vitre vide où rien ne germe?
Pourquoi l’avenir surgit une fois qu’il est trop tard?

Pourquoi ce pas en avant et les autres en arrière, ce dedans-dehors dans un même élan,
ce corps-à-corps à la lisière?
Pourquoi la clé n’est pas le dénouement?

Pourquoi est-ce si dur de traverser le seuil de ce miroir sans tain? 
Pourquoi cet écran blanc tremble comme une feuille?
Pourquoi tant de mots pour tant de courants d’air?

Pourquoi m’adresser à vous
si ce n’est pour faire sauter mes verrous?

Pourquoi avait-il décidé de prendre la route pour partir là bas ?
Au fur et à mesure qu’il se rapprochait de son but, il sentait sa poitrine se serrer. Un mélange d’excitation, d’appréhension, de tristesse.
Pourquoi cette sensation lui était-elle déjà si familière ?
Pourquoi montait en lui ce sentiment semblable à celui qui le rongait lorsqu’il retournait dans son propre village natal?
Pourquoi se rendait-il aussi loin désormais?
Il ne serait pas resté dans le gris pesant de ses murs de toute manière.

Et si il la croisait là bas ?

Il passait les clochers, sillonnait les routes qui griffaient les champs de tournesol, qu’il n’avait jamais vu. Il découvrait tous ces beaux paysages dans l’angoisse grandissante d’une fin de journée d’été.
Encore quelques kilomètres à parcourir.
Que souhaitait-il vraiment au fond de lui même?
Pourquoi pensait-il qu’il se sentirai enfin, là bas, à sa place,  dans les ruelles de ce petit village dont il ne connaissait que le nom?
Ce nom qu’elle lui avait prononcé des dizaines de fois.
Pourquoi brûlait-il d’envie de le découvrir ? Pourquoi s’obstinait-il ainsi, malgré sa défaite incontestable, comme un animal qui se débat baignant dans son agonie?
Pourquoi continuait-il tout de même à s’accrocher à un maigre espoir?
C’était certainement la seule chose qui pouvait le maintenir en vie.