L’orgueil est pour les éreintés
Aux gravités tombantes
Aux terrassés du jour
Qui se noient dans un verre et le lèvent en riant
L’orgueil dans les pensées des accablés du soir
Qui savent encore qu’ils sont tenus bien droits
Par les yeux de leur mère
En pleurs
L’orgueil offert à ceux qui plient
L’échine, se plient en mille
Mais qui délient de leur langue
Les brumes obscures qui s’accrochent aux paupières
De leurs enfants dans les bras,
A leur femme contre leur torse
Qu’ils bombent encore avant que tout ça n’explose
L’orgueil est dans leurs pas rapides,
Dans le sein refusé alors qu’il était nu
Dans le rouge déposé sur des lèvres meurtries
L’orgueil sur la joue, essuyée d’un revers
D’une effacée du monde.

Être solitude

La solitude est une cellule
Souche
Sous-couche
Invisible
Invincible
Sous la peau
Elle se divise
Se disperse
Se propage
Dans nos veines
Dans nos plis
Dans nos creux


La solitude est humaine
Elle a des yeux
Un regard
Un corps
Une bouche
Une voix
Une identité


La solitude est mouvante
Itinérante
Elle bouge
Change de camp
D’adversaire
Frappe des coeurs
Plus forts que d’autres


La solitude est un pays
Isolé
Elle isole
La solitude est une île


La solitude est une guerre
En guerre
Elle bombarde
Crie
La solitude est un cri
Parfois sourd
Parfois lourd
Le poids de nos vies
Sur ses épaules

La solitude est sur ton dos
papa


La solitude est injuste
Un juste retour des choses
Elle fait la pluie
Après le beau temps
Aussi le beau temps
Après la pluie
La solitude est un pont
Entre deux rives
Deux rivales
Elle oppose
Impose
Son malaise
Son antithèse
Eros et Thanatos
La vie et la mort
La vie est la mort


La solitude hait les certitudes
Elle se nourrit
De doutes
Nourrit
Notre mélancolie


La solitude est à elle seule
Pour elle seule
Une entièreté
Elle occupe toute la chair
Chère à nos êtres
Perdus
Égarés
Berceau de l’âme
Lame
Pointue
Aiguisée
Elle berce
Fend
Notre fragilité

L’enfance

L’enfance, je l’offre 
à ces hommes 
et à ces femmes
qui marchent pressés,
les yeux rivés sur le sol
ou sur leur téléphone
et qui ont oublié
qu’un ciel existe
au-dessus d’eux.
L’enfance est pour celles et ceux 
qui ont noué la langue de leur cœur 
pour mieux laisser passer 
le rouleau compresseur
des mots de la peur.
Elle est pour tous ces gens
au regard triste
et au cœur las
qui ne savent plus
marchander les couleurs.
Elle est pour les chambres vides
de celles et ceux
qui ont perdu
leur belle naïveté
en laissant s’échapper leurs rêves
sans chercher à les rattraper.
Elle est pour les grands
mais aussi les plus petits
qui se sont fait avaler
par le vacarme du monde.
L’enfance, je la donne
à ceux qui ont pardonné
sans jamais oublier.
Et bien sûr, je la laisse 
à tous ceux qui se tiennent 
au crépuscule de leur vie
et qui gardent au fond d’eux,
dans leur jardin d’éden,
un bout du soleil
de leur jeunes années
pour les réchauffer
quand viendra l’hiver.

L’adresse

La rivière est aux âmes brûlantes qui cherchent la fraîcheur
La rivière est pour les pieds gonflés par la marche
La rivière est pour le loup qui descend de la forêt pour boire
La rivière – à l’automne – est pour les feuilles du saule qui désirent voyager
La rivière est pour nos mains qui se mêlent à l’eau savoureuse
La rivière est pour ceux qui se taisent et écoutent dans le silence ses caresses végétales
La rivière est pour cet enfant qui joue 
La rivière est pour cette nageuse qui lutte
La rivière est pour cet homme qui dérive
La rivière est aux hydrophytes – aux élodées, aux nénuphars – qui ballent dans ses eaux,
aux lentilles d’eau qui dansent à sa surface
La rivière est à nos pieds et nous sommes à son chevet
La rivière est aux castors qui la protègent et l’aiment 
La rivière est pour la montagne qui la niche et la couve
La rivière est pour le soleil qui y cherche son image en reflet
La rivière est aux ponts qui l’enjambent et qui y plongent leurs bras de pierre et de bois
La rivière est pour les ruisseaux qui s’y déversent en enfants turbulents 
– au printemps, dans la joie folle des chaleurs nouvelles – et font grossir son cours  
en tempérament de mère-père qui s’échauffe 
La rivière est à son lit
La rivière est – en ses rives – à ceux qui s’enlisent et y cherchent réconfort

La rivière est pour le poète qui s’assoit à son bord, caché par les roseaux, fesses au sec, pieds dans l’eau et qui essaye de la dire toute, mais y renonce pour y plonger