Tu sais, je veux écrire sur les murs, je veux lire encore un peu avec ton foulard comme marque-page, lire à l’ombre et au soleil, sur le rebord de la fenêtre compter les bourgeons qui n’étaient pas là hier, je veux peindre les étagères en écoutant ta pop italienne, en pensant à nos livres, à nos yeux, à nos lignes, je veux attendre 5 minutes au même endroit, sans bouger, pour écouter tes pas en bas, je veux marcher pieds nus jusqu’à la porte – parce qu’en chaussures c’est sale et qu’en chaussettes c’est nul – et ouvrir la porte à l’instant où tu arrives, en mimant le hasard, je veux sentir le frais du couloir lorsque l’air est brûlant dehors, je veux me sentir homme parfois, parfois garçon, parfois ne pas y penser ni me poser la question, je veux m’asseoir sur l’évier pour parler et t’écouter raconter ta journée alors que tu te déshabilles, je veux t’entendre dire encore « on s’allonge ? » ou « on serait mieux au lit », je veux siffler entre mes doigts et apprendre à jongler, je veux oublier que les années passent et que j’ai encore peur du placard entrouvert la nuit, je veux sentir au matin l’odeur du pain dans la cour de l’immeuble, je veux penser aux yeux gonflés du boulanger à force de réveils si tôt, si tôt, je veux ne pas oublier qu’être léger n’est pas être désinvolte et qu’être parfois insouciant n’est pas être injuste, je veux me souvenir de ça, et je veux être tiède encore de ma nuit avec toi, je veux le sentir par l’air des fenêtres sur mon ventre, je veux sentir sur mes doigts les grains ronds du café et le métal plat de la cuillère, je veux le couteau, le kiwi, la chanson de la cafetière, et je veux le jour déjà levé et les rais du soleil sur mes pieds, je veux sentir le froid pour mieux sentir le chaud et jouer comme un chat, je veux entendre que tu remues les draps, que tu te lèves pleine de sommeil, que tu te cognes aux murs comme un chiot, je veux te sentir contre moi, la chaleur de tes cheveux partout sur mon visage et ta peau chiffonnée et tes bras sans force, et je veux te sentir sur moi prolonger ta nuit, et te voir t’allonger encore, parmi les cheveux noirs sentir-voir juste ta bouche, et t’entendre dormir en attendant le café, et je veux t’espionner sans me cacher et te désirer sans bouger, je veux sentir ce truc monter en moi sans y toucher, et je veux encore ton sommeil qui a le goût du miel et au réveil ta peau-saveur-de-printemps.
Catégorie / Alexandre Léglise
Un enfant qui voyage seul
S’arrêter à la petite gare au milieu des champs, descendre du train et marcher quelques kilomètres sous un soleil de pyramides, s’approcher de la rivière et se réjouir de retrouver les sensations vives, prendre le petit chemin de terre, quitter la route et avancer au milieu des hautes herbes ; à couvert des saules, sentir le parfum de l’eau et entendre les grenouilles, se rapprocher encore et retrouver l’endroit secret qui, autrefois, semblait n’exister que pour soi. Là, ôter tous ses vêtements, être nu dans la chaleur de l’air, être sans peur et, soudainement, enfoncer son corps libre dans l’eau froide, redevenir l’enfant au secret du trou d’eau protégé par les chênes lièges et se plonger dans la matière liquide comme dans le sommeil, oublier le dehors, le train, la vie brutale, et laver les chagrins dans l’eau mouvante, celle qui ne retient rien, tout pardonner et ouvrir les yeux, enfin, goûter l’eau à la saveur de terre.
L’adresse
La rivière est aux âmes brûlantes qui cherchent la fraîcheur
La rivière est pour les pieds gonflés par la marche
La rivière est pour le loup qui descend de la forêt pour boire
La rivière – à l’automne – est pour les feuilles du saule qui désirent voyager
La rivière est pour nos mains qui se mêlent à l’eau savoureuse
La rivière est pour ceux qui se taisent et écoutent dans le silence ses caresses végétales
La rivière est pour cet enfant qui joue
La rivière est pour cette nageuse qui lutte
La rivière est pour cet homme qui dérive
La rivière est aux hydrophytes – aux élodées, aux nénuphars – qui ballent dans ses eaux,
aux lentilles d’eau qui dansent à sa surface
La rivière est à nos pieds et nous sommes à son chevet
La rivière est aux castors qui la protègent et l’aiment
La rivière est pour la montagne qui la niche et la couve
La rivière est pour le soleil qui y cherche son image en reflet
La rivière est aux ponts qui l’enjambent et qui y plongent leurs bras de pierre et de bois
La rivière est pour les ruisseaux qui s’y déversent en enfants turbulents
– au printemps, dans la joie folle des chaleurs nouvelles – et font grossir son cours
en tempérament de mère-père qui s’échauffe
La rivière est à son lit
La rivière est – en ses rives – à ceux qui s’enlisent et y cherchent réconfort
La rivière est pour le poète qui s’assoit à son bord, caché par les roseaux, fesses au sec, pieds dans l’eau et qui essaye de la dire toute, mais y renonce pour y plonger
Nager c’est simple
Nager c’est simple
c’est simplicité d’eau courant comme surface et souffle bref
Vous pouvez plonger du rebord
ou vous immerger depuis l’échelle douceur
puis, quand l’eau froide vous a porté à
température fraîche pince
quelques brasses suffiront à vous faire sentir
lac, rivière, piscine
si vous fermez les yeux
Comme votre envie vous guide
laissez venir le crawl, la brasse, le dos,
et glissez là, dans la sensation douce d’eau
Respirez, l’air n’est pas rare et la rivière n’est pas dangereuse
ni le lac
ni le bassin
même s’il est plein d’hommes-loups et femmes-daurades
Ces corps inconnus – nus – habillés d’eau
vous ne les connaitrez pas
vous n’êtes pas là pour ça !
Juste la nage, plonge, nage, surface,
rebord de rocher ou de carrelage après le fond texture d’inconnu
juste l’immersion qui vous replonge de ses fraîcheurs
Vous êtes allongée dans l’eau et vos oreilles – ô –
n’entendent que l’écume remous
Tout
va
calme
autour de vous
vous pouvez fermer les yeux
encore
et laisser vous enfoncer dans mètres cubes liquides
imaginant
renoncules de rivières balancées de courant
poissons frôlant jambes
nageurs intrépides en slips multicolores
autour de vous
Nager c’est simplicité d’eau
c’est pas dur, c’est pas béton
nager c’est une douceur de mouvements
légers portés d’apesanteur
______****______
Seule la rivière fait taire le bruit du monde.
*
Ta langue s’est déliée, juste là – assise près de moi – à l’ombre des saules.
*
Je sais la fraîcheur des bouches, la vitesse du courant, le poids des eaux lourdes.
*
Tes mots sont distordus par mon songe.
*
La meilleure cachette est au pied de la rive, sous les roseaux, dans le repli du tertre.
*
Les flots de paroles – la fenêtre est-elle restée ouverte ? – collent à mon rêve.
*
Dans le lit, les absurdités chuchotées nous rendent la force de sourire.
LA RIVIERE ET LE LANGAGE