Au matin, il m’arrive de regarder dans le miroir du temps, l’être que j’ai été.

Sur le chemin, j’ai quitté peu à peu cette timidité de l’enfance. Mutique d’abord, j’ai appris à retirer ces couches, ces peaux qui m’enfermaient, comme on pèle un oignon.

Et puis, petite, croisant la route de Mme Andrevon, j’ai ouvert des livres, sans plus jamais m’arrêter.

Avec elle, les pronoms se sont transformés en pétales de fleurs, les conjonctions de coordination en branches d’arbres, la grammaire en poésie.

Petite, j’ai grandi, enlevé de nouvelles peaux, découvert la voix qui déclame, le slam.
Cela m’a mené à moi-même.

Puis tout s’accélère. Encore petite, j’ai voulu tout apprendre, transformer le monde, partager la flamme, soigner la morsure, vaincre la brûlure.

J’ai capitalisé mes petits Poèmes Intérieurs Bruts, comme un écureuil ses noisettes.
J’ai partagé aussi ce qui s’écrivait dans mes nuits.

Jusqu’où peut-on enlever les peaux ?

Comment sonder l’être au plus profond ?

Alors même qu’il a déjà changé.

C’est peut-être la plume qui traduit la transformation.

Le Comte de Monte Christo. Les années. La carte postale. Manières d’être vivant. La Horde du
contrevent. Le consentement. L’Arbre-Monde. Les forces.

Petite, j’écrivais comme si tu n’étais pas là : maintenant j’écris un peu pour toi. Avec toi.

plus qu’une rencontre, il s’agit d’une apparition
plus qu’une apparition, il s’agit d’une collision
plus qu’une collision, il s’agit d’une incrustation
plus qu’une incrustation, il s’agit de creuser un tunnel en soi
pour en sortir

plus que tout
il s’agit de ma mort

quelque part
une partie de moi n’est plus du tout
et cette partie de moi massacrée broyée atomisée a tout de suite été remplacée par
autre chose
une chose étrange et brûlante
vivante et inquiétante comme un nouvel organe une greffe venue d’un double de moi
dans un univers parallèle pour me faire redémarrer et imposer à mon système un
nouveau fonctionnement

quelque chose de mon ancien système résiste à ce changement
quelque chose lutte et souffre de s’éteindre
quelque chose sait que je suis morte et que je vis encore
quelque chose regrette
quelque chose met du temps à mourir

Un regret c’est cela :
quelque chose
qui met du temps à mourir
Avant j’étais une voiture quasi bonne pour la casse mais je roulais bien je fumais bien
mon réservoir fuyait bien aussi je m’épuisais mais à mon rythme et parfois dans la joie je
parle de la joie peut-être fausse mais pas tout à fait de choisir sa mort et son rythme une
mort qui ne regardait que moi ma mort accélérée si je veux moi et ma carcasse à moitié
déjà foutue déjà bien amochée et joyeusement ivre sur la voie de gauche

Maintenant je suis la tôle froissée de l’accident tremblante autour d’un vieux moteur sur
lequel on a vissé une pièce neuve dont la puissance m’effraie

Parfois je pense que ma batterie ne tiendra pas
Parfois je ne pense plus

Pourtant
c’est toujours moi
en face de moi
dans mon regard
et le rétroviseur
intérieur
extérieur
et c’est toujours le même ANGLE MORT

Je suis cassée vidée dopée à je ne sais quoi pilotée par je ne sais qui
terrifiée de partir et d’y retourner je ne sais pas comment continuer et pourtant
Je dois rouler
mais pas comme avant
Maintenant
je dois tout retarder
tout éviter
la casse la fourrière
et même le danger

Quand la mort m’appelle maintenant je ne dois pas lui répondre
je ne peux plus trinquer avec elle comme avant sur l’autoroute

Maintenant je dois rouler
calmement
et sans regret