Je parle comme une voiture sur l’autoroute du sud
Je parle comme un enfant dans la forêt
Je parle comme deux singes assis
Je parle comme un oreiller qui attend
Je parle comme une main grande ouverte
Je parle comme un signe inconnu
Je parle comme une flamme dans la tempête
Je parle comme la neige sur la mousse
Je parle comme un café bien serré
Je parle comme les sanglots dans les violons
Je parle comme un caddie qui zone
Je parle comme une femme qui s’est maquillée sans miroir
Je parle comme d’autres fument
Je parle comme on ne m’a jamais demandé de le faire
Je parle comme si c’était la dernière fois
Je parle comme on désespère d’aimer
Je parle comme la mer siffle
Je parle comme un lundi alors qu’on est jeudi.
Tag / Je t'aime comme
Je t’oublie comme ce jour de décembre où le sourire aux lèvres tu m’as tuée en me disant c’est pour ton bien et que ta mère m’a dit faut pas pleurer pour rien
Je t’oublie comme la caissière du cinéma plus belle qu’Emmanuelle Béart et Ornella Muti réunies tellement belle que moi je serai moche toute ma vie
Je t’oublie comme on laisse un tout petit enfant se débrouiller sans son père parce que voilà il est mort
Je t’oublie comme quand dans la campagne on s’est accroupies toutes les deux complètement hilares et ensuite on
s’est appelées Soeurs de Pisse on savait pas que c’était un mauvais présage
Je t’oublie comme la condescendance personnifiée derrière un bureau de haute autorité le CV tenu du bout des doigts au-dessus de la poubelle mes pleurs dans la voiture après en rejoignant l’homme que j’aimais qui finira par me quitter pour la caissière du ciné devenue caissière au supermarché une héroïne n’empêche aujourd’hui
Je t’oublie comme ta subite indifférence après l’intense fusion narcissique qui ne reflétait que toi-même quand je croyais que tu m’aimais comme moi je t’aimais plus qu’une soeur
Je t’oublie comme un chant perdu qu’on reprenait avec le coeur qui bat la chamade à tout rompre et puis tout s’est rompu
Je t’oublie comme on laisse une ado grandir sans sa mère parce que voilà elle est malade elle va à l’hôpital et les enfants ça pousse comme du chiendent alors j’ai poussé quand même
Je t’oublie comme le venin qui s’échappe de ta bouche écarlate mais je sais aujourd’hui qu’on n’a plus entièrement le même sang je m’en ferai plus du mauvais pour toi jamais
Je t’oublie comme ce pouvoir qui a enflé ta tête tellement que t’arrives plus à distinguer la finesse de la vulgarité
Je t’oublie comme les voyages les vies fantastiques les rêves de grandes villes ou de bords de mer deux enfants et même trois et briller dans la lumière et l’admiration pour le talent le travail accompli le nom qu’on laissera dans l’Histoire
Je t’oublie comme tu as oublié de me dire que mon père mort n’était pas mon père biologique comme on oublierait le lait sur le feu pas si grave on en rachètera on va pas en faire un fromage
Je t’oublie comme on vieillit on s’aigrit on s’empâte tellement qu’on devient sec et mou à la fois et qu’il vaut mieux tirer la gueule parce que c’est toujours la faute des autres en tous cas pas la tienne
Je t’oublie comme le visage de Madeleine caché sous son masque dans la fenêtre entr’ouverte elle entend mal et ne lit plus sur mes lèvres invisibles c’est le monde qui a changé jusqu’à sa porte
Je t’oublie comme le chagrin et le ressentiment qui se débinent en même temps quand la lune fidèle éclaire ma nuit et mon jardin et passe la main au soleil du matin qui chatouille mes paupières et que je lis un texte d’Amandine Monin
Je t’oublie comme on caresse un bon chat qui se love contre soi sous la couverture d’un livre au bord du poêle qui sereinement crépite
Je t’oublie comme on s’accroche à la beauté à la bonté aux mains tendues aux coeurs qui aiment sans miroirs sans failles ni comptabilité aux coeurs qui restent aux âmes douces aux doigts qui courent sur les touches du piano
Je t’oublie comme on déroule le pied droit du talon aux orteils puis le pied gauche pareil et ainsi de suite jusqu’au vaste horizon
Tu bois
Tu bois …
Tu bois comme on s’embrasse la première fois :
tu aimes parce qu’on te l’a dit mais sans trop savoir pourquoi. Tu bois …
Tu bois comme tu ris, comme tu chantes, comme tu danses : s’abandonne l’esprit, sonne l’heure délivrante où l’inconscience espérée, cette nuit encore, valse tes traumas.
Tu bois …
Tu bois comme si tu voulais savoir. Mais savoir quoi ?
Cette Vérité qui te ronge, d’être ou de n’être pas
comme l’a écrit le poète autrefois ?
Tu bois …
Tu bois comme si chaque goutte était la dernière qui en appellerait une première et tu épouses le vice qui courtise le versa.
Tu bois …
Tu bois comme si tu avais oublié le comment du pourquoi : au royaume de l’ivresse, la raison ne compte pas.
Tu bois …
Tu bois comme si le monde n’existait pas. Tu ne vois plus, tu ne sens plus, tu n’entends pas et sur les steppes malheureuses des Grands Comptoirs, tu promènes ton mal-être solitaire aux humides effrois.
Tu bois …
Tu bois comme si tu ne savais plus aimer sans ça :
l’Amour devient bouteille pour des Bacchantes telles que toi. Tu bois …
Tu bois comme quelqu’un qui jamais ne saurait se taire, siffant des promesses alcooliques – « Demain, j’arrête tout ça ! » – auxquelles plus personne ne croit.
Tu bois …
Tu bois comme une damnée dont le diable ne voudrait même pas : ta religion est éthylique, t’enivrer ton chemin de croix.
Tu bois …
Tu bois comme si tu n’entendais pas tous ces moralisants autour qui s’offusquent et s’étouffent en se gargarisant de :
« Ô pauvre demoiselle !
Comment est-ce possible de s’infiger de tels états ? ».
Tu bois …
Tu bois comme pour crier : « Au secours ! A l’aide ! Aidez-moi ! ». Mais dans l’obscurité de ta détresse, jamais personne n’entend ta voix.
Tu bois …
Tu bois comme si ta seule issue était ce triste bar,
arène bien connue de tes nocturnes exploits.
Tu bois …
Tu bois comme si les flammes de ton enfer devaient être éteintes par chaque gorgée de ce verre si froid entre tes doigts.
Tu bois …
Tu bois comme une naufragée perdue au milieu d’un océan distillé. Et les parfums de fruits mûrs aux bulles assassines
nourrissent doucement ton liquide coma.
Tu bois …
Tu bois comme une souffrance, cette belle amie qui t’enveloppe de ses bras et au goutte-à-goutte frelaté t’emporte toujours un peu plus bas.
Tu bois …
Tu bois comme t’as peur, comme t’as mal,
comme tu hurles, comme tu meurs ! Tu bois, tu bois, tu bois !!! Tu bois …
Tu bois comme si tu ne voulais plus me voir. Pourtant je suis là, je crie, je me débats, je pleure et finalement tu vois moi aussi, je bois …
Le ruisseau de mes larmes dans lequel je me noie …
Pour B.B.