Et tu es née dans la continuité de ton peuple
Et tu as regardé dans l’antre noire
Et tes pupilles se sont ouvertes
Et l’encens a coulé vers la gauche
Et tu n’as pas voulu du sein de ta mère inquiète
Et tu détestais le goût du Tulsi
Et tu pleurais la nuit souvent
Et on venait t’oindre le soir
Et on te berçait de prières
Et tu avais le sentiment de mort
Et tu jouais avec les poupées de glaise
Et tu leurs faisais une maison brune
Et tu y plaçais du désordre
Et tu as grandi dans ce trou
Et tu as passé tes doigts sur le pied du Stélion
Et tu as interrogé l’équilibre
Et tu as mangé l’offrande
Et tu as refusé de n’être que ça
Et tu as prévu de partir
Et la nuit, tu as détaché les liens
Et la pierre est restée debout
Et tu as rampé avant qu’elle ne retombe
Et ton corps a fait une fissure
Et le monde avait une odeur mouillée
Et tu t’es mise toi aussi debout
Et tu as récité en toi la langue de la surface
Et tu as senti avoir une peau
Et tu as vu les silhouettes pour de vrai
Et les mains qui se tiennent
Et tu n’as pas pu les rejoindre
Et tu n’as pas pu revenir
Tag / La matière d’une vie
Comme ça
Et puis, tu n’as pas eu peur,
tu ne devais pas avoir peur, ce n’était pas prévu que tu aies peur,
et puis tu l’avais dit au départ,
tu l’avais dit à tes parents, robe blanche froissée, une enfant en mocassins,
Moi je n’ai pas peur, moi je n’ai peur de rien
et puis, peur de quoi, quelles raisons d’avoir peur,
et puis, c’est arrivé quand même,
la peur et la raison, adulte froissée, la peur et toutes les raisons,
et puis, c’était comme ça, enfin,
c’est ce que tu as dit aux gendarmes,
C’était comme ça, c’était comme ça que ça se passait ici, à la maison
et puis, ce n’était pas vraiment la maison, enfin,
pas la maison comme celle de tes parents,
pas cette grande petite maison où, petite, tu coursais les poules,
pas cette grande petite maison où, petite, tu cueillais les pierres pour en faire des
bouquets, des bouquets de fleurs grises qui galèrent à faner,
et puis, grande, ce n’était pas la maison et pas l’école non plus,
ce n’était pas l’école pour laquelle ta mère te tressait de belles nattes, de longues et
belles nattes noires, de longues et belles nattes noires dont tu étais fière,
tu m’as montré les photos tant de fois, toi tes nattes et tes frères
et puis, comme ce n’était pas la maison,
comme ce n’était pas l’école,
comme ce n’était pas non plus tout le reste,
ce n’était rien,
ce n’était pas prévu,
ce n’était rien, ce n’était pas prévu,
ce n’était pas prévu d’habiter ici,
ce n’était pas prévu d’habiter cette maison, d’habiter cette maison avec lui, d’habiter
cette maison avec lui dans la peur, d’habiter la peur et une maison avec lui,
et puis, ce n’était pas prévu que tu aies peur comme ça,
mais tu avais peur comme ça, et c’était comme ça,
comme ça tous les jours pendant 10 ans,
je le sais, je t’ai vue maman,
je t’aie vue avoir peur tous les jours comme ça pendant 10 ans,
et puis, je n’ai rien dit,
à mon tour, je n’ai rien dit,
quand mon tour est venu, je n’ai rien dit,
je n’ai rien dit aux gendarmes quand ils m’ont posé des questions,
je n’ai rien dit après l’événement,
parce que c’était la maison,
parce que c’était ma maison,
parce que c’était comme ça
parce que moi,
je n’avais rien connu avant.