Exil

J’y suis. Sur le départ.

J’ai honte. L’au revoir est impossible. Ils ne me croiraient pas. Pas de revoir. Je ne reviendrai pas. Eux, trop vieux, fragiles, brisés pour me rejoindre.

J’aimerais serrer maman dans mes bras. Oumi. Sentir son henné. J’ai toujours détesté cette odeur, avec ses relents acres. Aujourd’hui pourtant elle me donnerait du courage. Les plis de son front aussi, et ses joues froissées. Mes larmes pourraient s’y cacher, creuser encore le langage de sa peau. Il raconte le combat. Pas le grand, le tonitruant… Celui de chaque jour. Pour que j’aille à l’école, mange à ma faim, ne vole pas, fasse la prière sans me laisser pousser la barbe. Pour que je parte. Puisque ce pays ne me donne pas ma chance, pour que j’aille la chercher. Enfin je crois. Je crois qu’elle voudrait. Pourquoi cette honte qui fait trembler mes gestes ?

Voilà, je pars. Tout le monde dort ou fait semblant. Je crois entendre une plainte étouffée trahir un réveil redouté. Car les mères savent. Leurs enfants partent, toujours. Ne rentre pas trop tard. Et ne pars pas trop tôt.

Ma main lâche la poignée de la porte. La peau se décolle millimètre par millimètre. La poignée me laisse partir. Mes pieds avancent, mes sens reculent. Ils résistent, s’accrochent. Les odeurs de menthe, celle de la kesra qui patiente dans le four, les couleurs fauves de ma terre irradiée, la saveur éternelle du safran rouge et or. Des années et des années sans la moindre attention. Et voilà que je voudrais m’y attarder.

Mais je pars. Je pars quand même. 

Mes yeux déjà ne cherchent plus ma mère. Ils regardent au loin. Par-delà les cailloux qui cognent mes pas. Par-delà le soleil qui embrase mes peurs. Par-delà la poussière qui sèche mes larmes. Par-delà la mer qui m’attend, avide. 

Mon cœur déjà ne chante plus ses chaines. Il ne bat plus pour celle dont la peau hier encore, dont les reins hier encore, dont les souffles hier encore. Jadis si craintif de la perdre, mon cœur sanglote mais ne tremble plus. 

Ma bouche déjà n’abrite plus ma langue. Les mots de toujours butent contre mes dents. Mes lèvres se pressent contre une autre musique. Un langage venu d’ailleurs, que je ne connais pas, roule sur mon palais.

Mes bras déjà n’étreignent plus mon père. Ils ne s’abreuvent plus à sa pudeur. Ils portent ce sac lourd de mille rêves, qu’aucun vent ne pourra m’arracher. Ils portent ce sac et le trouvent léger.

Mes pieds déjà ne cherchent plus ma terre. Je ne suis plus d’ici. Je ne suis plus des leurs. Je suis parti.

Tout était fin prêt.

Les baluchons étaient déjà trop lourds. Les sacs de provisions massées depuis des mois avaient été précieusement empaquetés. Les maigres économies mêlées aux emprunts discrètement glissées dans les sous-vêtements.

Les femmes portaient leurs plus beaux foulards et les hommes leurs plus belles Djellabas. Les au revoirs se noyaient parmi les bénédictions et les prières. La chaleur des embrassades et des étreintes étouffait les enfants dans une odeur acre de sueur et de parfums mêlés. Ils se faufilaient entre les jupons des opulentes femmes pour se cacher à l’ombre des maisons.

Bientôt, les femmes les plus jeunes, les hommes les plus forts et leurs enfants constitueront un cortège bariolé qui ira vers le Nord. Ils quitteront leurs villages la tête haute et la gorge nouée, ils ravaleront leurs larmes et laisseront derrière eux les leurs. Tantôt marchant sous le soleil brulant, tantôt étouffant dans la camionnette étroite, ils se dirigeront clandestinement vers ces régions lointaines où l’eau coule dans des tubes en métal. Tous laisseront derrière eux la misère, la faim et la douleur. Tous, oublieront les viols, les kidnappings et la guerre. Tous enseveliront au fond de cette terre aride leurs pires souvenirs.

La tête pleine de rêves, ils lutteront contre la soif, la faim et la chaleur. Ils paieront leur dû aux passeurs car bientôt des hommes et des femmes chaleureux les accueilleront.

Les hommes et les femmes du Mali rejoindront leur destin là où il est : ailleurs.