Quand nous ne savions rien

I

Nous n’étions pas entiers. Nous n’étions pas d’un seul tenant. Notre corps ne nous obéissait plus, il ne tremblait plus qu’en temps de guerre avec nous-mêmes. Nos membres ne pouvaient que se défaire un à un sans que nous puissions nous convaincre de l’inverse. Nous ne les pleurions même pas. Nous ne pouvions reprendre une vie normale. Nous n’avions pas brûlé assez de graisse pour être considérés comme sains.
Nous n’avions pas l’énergie suffisante pour résister à l’absence de vie. Depuis nous nous sommes renforcés. Nous coulons l’empreinte durable dans chaque pas de jadis. Nous pouvons désormais avancer avec un corps recomposé. Nous en sommes en paix, nous avons trouvé la bonne léthargie, le juste dosage de mouvements lents, la juste recherche d’épuisement de nos ressources
avant repli, avant repos total. Nous avons trouvé la meilleure façon d’attendre la mort.

II

Nous n’étions pas des enfants volés, mal nés, dénutris. Nous ne grandissions pas assez à leur goût. Pourtant, nous n’avions rien à nous reprocher. Nous ne chassions pas nos désarrois à coup de chants ou de contes car nous n’avions aucune méthode fiable. Nous n’achetions pas nos certitudes au prix fort. Nous n’assurions pas nos arrières et n’avancions pas au détriment du reste. Nous n’allions nulle part où nous aurions du être à notre âge. Nous ne nous mélangions pas aux autres. Nous ne nous sommes jamais sentis à l’aise avec eux. Nous ne savions pas de quoi la vie serait faite. Nous n’avons jamais penser nous aveugler aussi facilement.
Mais nous avons bu et mangé chaque histoire fausse que l’on nous racontait, et nous avons fini par grandir. Nous sommes aujourd’hui ce que nous sommes. Nous sommes réels. Du moins c’est ce que nous pensons car c’est ce qu’on nous dit.

Nous ne garderons ni la chair, ni les os, ni le sang, ni la peau, ni l’esprit.

Nous ne pourrons empêcher nos fragments de mémoire de s’enfuir, ni notre âme de disparaître du souvenir de ceux que nous avons chérit.

Mais nous ne subirons pas toujours la peur de l’incertitude et de la finitude de l’existence.

Dans les gouffres immenses, dans les ténèbres des profondeurs, nous enterrerons les masques de nos identités illusoires, nos fictives parures.

Nous échouerons peut-être à nous délaisser de cet héritage de certitudes, mais telle est la voie pour qui chercher à user de sa liberté.

Nous ne pourrons éviter les sentiments de faillir, ni nos cœurs de pleurer des flots de larmes endeuillées  et la mort de fleurir.

Mais nous ne pourrons pas non plus abattre l’amour, le rire et la joie de ces mêmes cœurs.

Ni éviter que l’insolence du vent nous caresse de ses rafales violentes, et que les montagnes nous enveloppent de cette paix sereine flottant dans les hauteurs de ce monde.

Puisque rien ne dure, nous poserons nos yeux perdus sur cette immensité vide de sens. Incapable de nous défaire du ciel insondable, nous regarderons cette obscure clarté qui tombe des étoiles.

Il y a un temps pour tout

Il y a un temps pour tout
et surtout un temps pour dire « il y a un temps pour tout ».

D’abord il y a le temps où l’on ne sait rien du tout
et où l’on veut tout savoir
mais où l’on nous dit : « il y a un temps pour tout ».
Et puis il y a le temps où l’on en sait un peu mais pas assez
et l’on nous dit encore : « il y a un temps pour tout »,
un temps pour savoir et un temps pour vivre.
Enfin il y a le temps où l’on en sait trop
et où il faut encore entendre : « il y a un temps pour tout »,
c’est trop tard, il y a un temps pour tout
et ce temps-là est passé.

Où étions-nous ?
Nous écoutions : « il y a un temps pour tout »
et nous n’avons pas eu le temps de l’attraper.

Il n’y a pas de temps, il n’y a que le présent :
il est temps, il est encore temps, il est toujours temps.
Il y a des instants qui se chassent.
Quand on dit : « il y a un temps pour tout »,
l’instant revient une fois, mille fois,
c’est toujours le même instant et ce n’est jamais le temps.

Ce n’est rien

C’est l’hiver.
Il fait nuit.
Le vent souffle par la fenêtre.
Pas d’étoile dans le ciel.
Ce soir, il n’y a rien.
Presque rien.

Comme une aigrette, un papillon
happé par la tempête ou
une poussière peut-être
dans l’œil, ce n’est rien.
Seulement des questions
en suspens
dans ce grand vide
qui nous pèse
lourd, soudain.

Que sont les forêts devenues
et le grand chêne dans la clairière
et la rivière cristalline
qui filait vive dans son lit
sous le pont de pierre ?

Ce n’est rien
qu’une pensée toute simple
pour ce qui n’est plus,
une impression passagère,
un souvenir des jours anciens.

C’était hier.
Nous n’irons plus.

Nous n’irons plus courir
dans le champ de blé mûr.
Nous n’irons plus rêver
dans la cabane couverte de fougères.
Nous n’irons plus nager
entre les algues bleues dans l’eau claire.
Nous n’irons plus dormir
sous la saulée qui ployait au bord de la rivière.