Tapage

C’était un bruit
un bruit dur
qui dure et qui perce
un bruit qui perce
un bruit perçant
persistant
et qui dure
et qui perce
et qui transperce
un bruit qui transperce
et qui siffle
un bruit qui siffle
et perce
et persiffle
et persévère
un bruit qui persévère
un bruit qui entre
un bruit qui va et qui entre
un vacarme qui entre
qui entre sur l’oreiller
qui entre dans mon oreille
un vacarme dans mon oreille
un vacarme de train
un train de nuit
un train de nuit qui s’enfonce
dans mon oreille
qui fissure mon oreille
un bruit qui fissure
un bruit qui strie
qui fissure et qui strie
qui strie et qui perce
qui persifle et qui perce
et qui transperce
et qui persiste
et qui bat
un bruit qui bat
un bruit qui explose
comme un volcan dans ma tête
comme une éruption dans ma tête
un ravage dans ma tête
un bruit de rat
un bruit de rat qui grignote
qui met en pièces mon cerveau
un rongeur de cerveau
un bruit sauvage
un bruit de marées
un bruit de grandes marées
un bruit de ressac
qui s’engouffre dans mon cerveau
dans les profondeurs de mon cerveau
qui engloutit l’espace de mon cerveau

au début j’ai cru que c’était le frigo
j’ai longtemps cru que c’était le frigo
le frigo au dessous de la chambre
le bruit spectral du frigo au dessous de la chambre
qui remonte au dessus du plancher

le bruit diamétral du frigo
le bruit colossal du frigo
la cacophonie du frigo
qui remonte dans la chambre
qui s’introduit dans mon oreille
qui envahit mon oreille
le moteur du frigo dans mon oreille
qui fracasse mon oreille
le moteur assourdissant du frigo
j’ai cru que c’était lui
le barouf du frigo
la Castafiore du frigo
et tout l’orchestre qui s’avance
et tout l’orchestre qui s’invite
dans mon oreille interne
dans mon intérieur
des cuivres dans mon intérieur
des cymbales dans mon intérieur
à se faire interner
à se faire interner l’oreille interne
et tout le corps
à se frapper la tête et tout le corps
des cymbales qui tapent
à se rendre fou dans la tête
et le corps
j’ai cru que c’était le frigo
mais ce n’était pas lui
ce n’était pas le frigo
j’aurais pu expulser le frigo
j’aurais pu le sortir de la cuisine
j’aurais pu sortir de la chambre et débrancher le frigo dans la cuisine
j’aurais pu me débarrasser du frigo
pour ne plus entendre le bruit
mais ce n’était pas le frigo
c’était mon sang
j’entendais mon sang
mon sang battu dans mon oreille
ou c’était mes nerfs
ou c’était mes entrailles
c’était dedans
dedans le silence
le silence entre le bruit du frigo
le silence dans l’absence de bruit du frigo
dans l’absence des bruits de la nuit
dans l’absence des oiseaux de nuit
dans l’absence de toutes les absences
c’était moi
ce bruit c’était moi

Un cri qui déchire le ciel et mon sommeil.
Un cri désespérant suivi d’un silence que seule la nuit, le milieu de la nuit sait produire.
Un cri de naufragé
Sans la mer.
Un cri fracassé contre ma vitre.
Un cri qui exige une réponse.
Un cri.
Jaloux
De tout.
Un cri
De reproches préhistoriques.
Un cri-valise
Contraction sonore et brûlante de toutes les peines.
BAMBAMBAMBAMBAMBAMBAM
Mon cœur glissé dans un mégaphone.
La mouette largue une autre plainte et l’onde de choc finit de fracturer mon cœur.
Il ne bat plus, il détale.
Soudain, j’aime cet homme-orchestre qui dort à mes côtés.
Le rythme régulier de son souffle,
de ses ronflements,
de son inspiration qui s’étire dans un long et pénible sifflement,
de son expiration que j’ai souhaitée, tout à l’heure, éternelle,
ses apnées sans fond sur lesquelles je me penche de peur que jamais il ne remonte,
maintenant
me rassurent.
Je m’accroche à cet homme-paquebot.
J’épouse les ondes qu’il diffuse.
Un phare radiophonique dans ma nuit.