Quand nous parlions d’un seul langage

Je suis le premier homme. Je ne sais si je suis une bénédiction ou une aberration. Je ne peux supporter d’être seul alors je me tourne vers mon père pour en appeler au féminin. Mais cette autre, sa présence me gêne autant qu’elle me rassure. Surtout quand elle porte ce regard là sur moi. Elle me dévisage, elle tente de me deviner. La couche sur laquelle elle est assise m’invite à me rapprocher, elle semble douillette et hospitalière. Ses pieds caressent les bouclettes du tapis, onctueuses. Je ne sais pas si elle veut faire de moi son quatre-heures, son amant ou bien son chien. Je voudrais m’allonger là, à même le sol, entre ses jambes, sentir le moelleux du tapis, la douceur de la laine. Elle me calmerait, étendu je ne pourrais plus tomber, je redeviendrais enfant.
Elle me transporterait en arrière, dans ce monde où les mots n’étaient encore que des sons, où ils ne signifiaient encore rien d’autre qu’un bain apaisant de langage, mélange de voyelles, de consonnes, d’accents et de tonalités – témoins d’une présence – paisible mélopée des berceuses qui adoucissent les premières nuits et les premiers émois d’une vie. Ses mains seraient chaudes, sa voix serait lumière, fil conducteur dans le chaos du monde. Au creux de ses bras, je pourrais tout entendre, tout dire, tout regarder d’un autre oeil. Apercevoir ce lieu chaleureux d’où nous fumes chassés, retrouver ce moment où nos corps, forgés dans l’innocence, ne réclamaient rien d’autre qu’un peu de compagnie, alter ego familier. Pas besoin de se cacher : ni secret, ni peur, ni honte – intimité non intimidante, le péché n’était pas encore inscrit dans notre chair. Depuis, le trouble s’est insinué, une impalpable perfidie règne : les mots sont devenus malentendus, les silences vides, les coeurs mous et ce qu’on a gardé en nous de ciel s’immisce entre les êtres, semblable à un impénétrable nuage, surface vaporeuse – abîme toujours – infranchissable.