Ce que j’ai, ce que je crois

I. Ce que j’ai
J’ai une femme dans la gorge
Nouée gonflée serrée écrasée
Elle s’écoute et ne dort pas
Elle s’enroue et ne parle pas
J’ai une femme dans la gorge
Qui rêve d’expier, hurler, vomir
Qui rêve de cesser et d’agir
J’ai une femme dans la gorge
Qui depuis le 8 novembre travaille pour rien
J’ai une femme dans la gorge
Qui se déteste de
ne pas s’ouvrir
ne pas souffrir
Sévir Sourire
J’ai une femme dans la gorge
Qui ne passera pas au dessus
Qui ne rira pas aux blagues
Aux graveleuses du voisin
Aux graviers de leurs bouches
J’ai une femme dans la gorge
Qui traîne un trauma tout serré
Serré sur un plexus lunaire
Lunaire de ne trouver personne.
II. Ce que je crois
Ce que je crois c’est ma fatigue
Lestée au fond du lac épuisé
Je crois au plomb qui traverse mon corps
Je crois à la fin et au nouveau de mes chairs infimes
Je crois au ciel pétrole des nuits
Je crois aux froids gerçures qui s’invitent dans mes tanières d’enfance
Je crois aux voix rauques de mes chansons de vie
Je crois à l’asthénie qui dort tout au pied des tours d’ivoires
Ce que je crois c’est l’impossible
L’impossible retour d’être humaine
Humaine dévorée dans la forêt des non-dits
Ce que je crois c’est le froid qui me tord
Je crois aux lumières criardes d’une ville fantôme
Où je me verrai bien poser mes valises
Vides et trouées par tous les espoirs
Les lumières blanches des dernières demeures
Je ne crois que ce que j’ai

Les mains qui pensent et les yeux qui racontent

Nous avons des yeux étrangement verts, la voix qui tremble et des mains de labeur. Nous avons des rides au bord des lèvres et les voisins d’en face. Nous avons des rues, toujours les mêmes, les pieds nus, la peau blanche et des bruits dans la tête. Nous avons des morts qui nous observent et des vivants autour de nous. Nous avons faim. Nous avons le jour et la nuit, nous avons envie de dormir et la nuit à respirer. Nous avons les eaux muettes. Nous avons l’énergie des songes et la volonté des corps dans leur effort à vivre.

On croit que ceux qui nous regardent
nous écoutent, 
tu sais toi qu’ils sont juste absorbés 
par la couleur des yeux.

On croit que ceux dont les mains font, 
répondent à la volonté des corps et, 
dans leur effort à vivre, 
ne pensent pas

On croit que ceux qui sont nos voisins
nous sont proches, toi tu sais qu’ils sont juste 
les eaux muettes d’en face 
dont les mots se figent au bord des lèvres.

On croit que ceux qui ont des rides, 
la peau blanche 
et les pieds nus
sont de pauvres malades inutiles

On croit que ceux qui ont des bruits dans la tête
sont des fous 
qui parlent avec les morts 
et ignorent les vivants

On croit que l’air est le même le jour et la nuit, 
mais toi tu sais respirer l’odeur de la nuit
elle sent comme un chat endormi sur l’herbe fraîchement coupée 
et tu peux, dans l’énergie de tes songes
caresser le dos de cette bête, douce comme une fourrure

on a les mains humides de désir ou de sang 
les paupières pensantes vrillent à chaque frôlement
on a le temps
c’est la seule chose que l’on a d’ailleurs
c’est lui qui nous possède
on a le bon cœur
le dévouement sans faille
la satisfaction de la joie et celle de la souffrance
on a la nostalgie de ce qui est perdu et de ce qui reste à venir
on a la force de courir et toute une équipe pour se soutenir
on a les filles
on a les garçons 

on a la juste ration du Tout

on a la langue qui se déplie et les joues qui s’enflamment 
on a les poumons qui se vident et les jambes qui fléchissent 
par dessus-tout, on a la volonté
on a la peur de l’abandon et la nausée d’abandonner
on a 2-3-4 heures de montée et une immense fierté 
on a un hymne surféminin et une descente distraite
on a un prix
on a une cérémonie
on a la soirée et l’après-midi qui nous maintiennent dans cette gloire étrange de soi-même 
et des autres aussi

On croit qu’il est impossible d’accumuler les joies, de les entasser sans les briser. Qu’il est impossible d’enlacer des fragments contradictoires, de serrer des visages illogiques chaudement dans la poitrine. 
On croit qu’il faut choisir. On croit qu’il faut renoncer. On croit que pour vivre il nous faut abandonner. 

non non
je dis 
tu peux tout avoir

L’amour, l’amitié, la sororité. Le matin, la journée, les folles soirées. On croit que l’existant ne se retourne pas, qu’il faut laisser s’échapper entre nos mains calleuses ce qui est gros et menaçant. Non, non. C’est la vie qui coule. Tu peux t’y agripper. Tu peux la saisir en tremblotant. Tu peux la fracasser sur ton genou, solide comme une pierre à feu. On croit que c’est vain et futile. 

non non
je dis 
inutile de renoncer 
On croit que parce qu’on a les mains humides c’est que l’on a joui et trahi

Mais moi je sais

je sais toute la passion qu’il faut pour vivre
je sais que pardonner, jouir et trahir ne sont pas des humiliations
ce sont les marques de l’homme qui est ce qu’il a qui a ce qu’il est

on a 
un amas de mains humides de désir et de sang
tendues vers le haut

on a
des paupières qui ne veulent pas se refermer avant d’avoir tout absorbé
la joie 
la souffrance 
l’humanité

on a
une sculpture de mains empilées les unes sur les autres
dégoulinant de bas en haut
depuis les paumes

on a 
on a donné

on a
on a reçu

on a
on a vécu 

comme une offrande