Je suis entrée dans un café. Je me suis assise face à la porte. Il y a des jours fragiles. D’autres mous. Aujourd’hui est un jour qui rebondit sur les autres.
Un homme téléphone. Tout en parlant, il pianote sur son clavier d’ordinateur. Il jette de temps à autre des coups d’œil aux alentours en riant très fort. Il badigeonne sa présence sur les tables. Il veut être entendu comme occupé. Il veut qu’on voie qu’il existe. Mais il n’existe que parce qu’on le voit.
Je n’arrive pas à me concentrer sur moi-même. Les mots de cet homme s’infiltrent partout. Je me rétracte et forme une boule. Il fait trop de bruit pour que mon silence trouve sa place. Je lis, j’oublie aussitôt avoir lu.
J’envisage la possibilité de traverser la pièce. De le saluer, poliment. De lui ôter ce téléphone des mains. D’observer le téléphone flotter dans sa tasse de thé. De prendre ensuite son ordinateur. De se placer face au mur. De faire effectuer à l’objet un mouvement latéral d’avant en arrière puis d’arrière en avant. De sourire à l’homme. D’aller me rasseoir. De commencer ma lecture.
Tout cela ne se fait pas. Tout cela ne sera donc pas fait.
Je cherche sur Internet « comment dire à quelqu’un d’exister moins fort ». Un message s’affiche. Une connaissance qui m’écrit pour me dire à quel point il est heureux d’être seul. Il a publié plein de photos de sa solitude sur les réseaux sociaux. La forêt où il se promène seul. Le bureau où il écrit seul. Un chien qu’il caresse seul. La nature qu’il admire seul. Une solitude dans un petit carré standardisé qui dit BONJOUR A TOUS JE SUIS SEUL. 258 personnes ont aimé sa solitude en noir et blanc. 48 ont commenté.
L’homme du café parle toujours. Le cours de pilates. Le rendez-vous avec son N+1.
Le team building. Des termes sans consistance dessinent un eschato-langage que je suis forcée de subir.
Mon portable sonne à nouveau. Un numéro inconnu me demande si je suis chez moi. J’y suis en ce moment même. Je ne réponds pas.
Je quitte le café.
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Le fou
Ce que le fou dit
Souvent une chose et son contraire – peu de temps après. Il n’est pas toujours facile à suivre. C’est parce qu’il oscille sans cesse de l’endroit à l’envers, du dedans au dehors, il a vue sur la scène et les coulisses. Il révèle ce qui se cache derrière les mots, il revêt les non dits.
Ce que le fou aime
Se tromper. Parce que comme ça, il peut ressembler aux autres.
Ce que le fou n’aime pas
Que les gens le traitent de fou. Parce qu’il sait pourquoi il pense comme ça, ce qu’il ressent et personne ne peut dire si c’est fou ou pas, sauf lui. Il veut comprendre. Il ne cesse de couper les cheveux en quatre pour que tout rentre dans sa tête, même ces voix qui lui parlent de loin et qui se font l’écho de quelque chose d’étranger à l’intérieur de lui.
Ce que le fou veut faire entendre
Ce qui ne peut être dit, l’envers de la vie.
Là où le fou construit son royaume
Dans sa tête
Dans sa chambre
Dans une église
Dans un bureau
Dans un pays
Partout, il se crée un château à travers ce qui lui passe sous la main ou dans la tête
– L’imaginaire n’a pas de limite –
Ce qui procure au fou de la tristesse
L’abandon. Ce qu’il a ressenti un jour quand on ne l’a pas accompagné vers le coeur de la vie, à ne pas être tout sans se résigner à n’être rien. Ce qu’il a éprouvé quand il s’est retrouvé seul, maillon perdu d’une chaîne qu’il observe de loin, sans pouvoir y prendre place.
Ce qui procure au fou de la colère
L’abandon. Parce qu’il sait ce que c’est, il l’a vécu de l’intérieur. Quand la colère surgit c’est qu’il a tout enfoui dessous, ce qu’il s’échine à exprimer et que les autres ne veulent pas entendre. C’est surprenant parce que quand il se met en colère, c’est le moment où les gens trouvent que ce qu’il raconte n’a plus aucun sens et c’est à cet instant qu’ils l’écoutent le plus. La colère, c’est son remède pour ne pas être englouti par sa tristesse. Elles prennent leur source au même lieu, celui où la boucle se boucle.
Le pire moment de la vie du fou
L’abandon.
A sa détresse par les autres.
De ses idéaux à lui.
Ce qu’incarne le fou pour les autres
Le fou est l’homme libre, fascinant et terrifiant à la fois. Il est celui qu’on enferme et qui pourtant toujours échappe.
Ce que le fou pense de la folie
Il en a peur, comme tout le monde. Il ne veut pas être fou. C’est pour cela qu’il se raccroche aux idées qui fleurissent dans sa tête et qu’il les irrigue avec ce qu’il voit, ce qu’il entend, ce qui l’affecte – c’est par le monde qu’il se construit le sien.
Quand le fou devient poète
C’est qu’il a trouvé les mots pour faire cohabiter sa douleur et sa joie.
Embrasser l’aube dans le crépuscule.
Etre fidèle à la nuit même en plein jour.
Savoir qu’en lui pousse le bon grain et l’ivraie, choisir de ne pas l’ignorer.
Jamais le Bien ni le Mal, ce sont des mots dont il sait qu’il vaut mieux se tenir éloigné.