Les formes du trou

Mais de quel trou tu parles ? Je parle du trou c’est tout et des formes qu’il prend je parle du trou sans fond du fond sans fond où en tombe sans crier gare et dont tu vois pas le bout et donc tu n’en sais pas LA forme c’est plutôt une sensation de forme juste là dans ton corps peut-être dans l’estomac et peut-être plutôt la forme d’une enclume aiguisée qui pèse et qui coupe et qui te laisse pas d’autre choix que de t’assoir de d’attendre que ça passe mais ça passe pas donc t’es là assis pendant des heures et l’enclume elle t’empêche de te lever et tu la sens juste elle l’enclume et tu peux penser à rien complètement à rien tu peux penser excepté à cette pensée vide comme un trou un ravin escarpé dont le fond t’aspire mais ce ravin ça peut être aussi un sable mouvant qui t’englue le corps et la pensée étant donné que le trou sans fond il t’aspire tout et que tu n’as pas de prise te fait glisser ou t’engluer c’est un peu des deux oui c’est les deux ensemble bouger c’est trop penser c’est trop tellement trop que même les substances sont incapables de t’aider parce qu’avec les substances tu peux encore moins avoir de prise parce que l’objectif des substances c’est de te détendre de t’empêcher de trop penser et les pensées tu les sens pointer le bout de leur nez mais elles sont jamais formulées je parle même pas de les dire mais de les formuler rien que dans ta tête ta tête entrouée ton ventre noué par l’enclume qui t’immobilise elle t’immobilise sans t’empêcher de tomber encore plus dans le trou sans fond du fond sans fond et même que tu te regardes tomber c’est infernal tu voudrais bouger un bras pour te raccrocher mais l’enclume elle t’entroue davantage tu peux que te regarder tomber dans le trou sans forme ou alors une forme d’entonnoir avec un fond de plus en plus sombre une forêt obscure à côté c’est un puit de lumière mais t’es quand même bien égaré hors de la voie droite tu ne fais que chuter dans l’entonnoir les sons les paroles glissent et au bon d’un moment t’es bien obligé d’admettre que t’es dans le trou d’une dépression très sévère oh c’est pas la petite déprime des couineurs toi tu ne peux même pas couiner parce que l’enclume elle t’obstrue t’es dans le silence et l’inertie mais une inertie en forme de chute oui c’est ça la forme d’une chute la chute dans le trou du trou que quand tu essaies de voir le haut y a quelqu’un qui déjà le rebouche alors tu voudrais gueuler qu’il y a toi dans le trou que tu veux remonter mais vas gueuler quand tu ne peux même pas couiner pourtant tu as tout le temps de rassembler le peu de force que tu as pour gueuler un bon coup mais non y a rien qui sort et t’en as même pas envie que ça sorte tu te dis même que t’es trop faible et que tu mérites ça d’avaler les pelletées de terre qui viennent du haut de l’entonnoir tu ne peux plus lutter c’est tout tu écoutes les bruits qui sortent des bouches tu ne les entends plus tu voudrais mais tu ne peux plus au bout d’un moment tu veux même creuser toi même et là c’est un fond sans fond plus profond c’est une crise suicidaire qu’on t’explique ah bon tu dis ils te répondent oui oui vous êtes pas sorti de l’auberge ça va être long on va vous donner d’autres substances ils répètent que ça va être long de dissoudre l’enclume aiguisé

Pourquoi m’excuser
D’être qui je suis ?
Me laisser tomber
Dans les méandres des bas-fonds
Et me cacher là
En attendant d’avoir les réponses
Que tu ne me donneras pas.


Se terrer, se taire, s’enterrer
Se soustraire, étouffer, recracher
L’immondice boue de tes révoltes
Turpitude vocifère
Quelques maux amers
Amarrés, éphémères vers solitaires.


Synoptique chemin de vie morcelé,
Parsemé de poussière et d’enfer,
Rester, prostrée, accusée,
De ne pas savoir t’aimer.


Mots clinquants sur ma peau
Comme les coups de mes bourreaux
Se laisser sombrer dans l’abysse du néant
Et glisser, couler, s’insinuer, condamnée,
Sous terre.


S’étouffer de tes maux, jetés en pâture,
Sur mon corps frêle détruit, brisé, écrasé,
Et dans un silence tonitruant disparaître.


Tuer, renaître,
Libérée.

Savoir

Brûlée. Marquée au plus vif de la chair.
Précisément là où l’on ne sait plus à quoi tenir. Mais tenir bon. Mais persister. Mais dénombrer une à une les heures. Démembrer le temps, ses tenailles, ses tiraillements.


Savoir tracer ses propres lignes, savoir traverser les voies sans vérifier leur horizontalité, sans hésiter et se
laisser glisser sur le chemin.
Savoir se perdre en route sans prendre la mesure précise de l’écart qui nous éloigne.


Savoir percer à jour les écrans de pleine nuit, savoir les ouvrir en deux dans le sens du coeur ou celui du vent, c’est du pareil au même.
Savoir se laisser porter loin, au delà des limites, au delà des fortunes et des infortunes, au delà des frontières imposées.


Savoir avouer à tel, savoir ouvrir la bouche et lui dire ce qui n’a pas été dit, savoir faire fi des pudeurs qui
emprisonnent.
Savoir vouloir peut-être encore. Tout et son contraire. L’impossible et l’irréel. Le plein et le vide.
Savoir attendre l’inattendu, savoir le reconnaître à son visage incertain, à son regard éperdu.


Savoir plier sans rompre tout à fait, savoir se coucher dans ses propres béances, savoir choisir ses ailleurs.
Savoir délier ses propres vérités.
Savoir bercer les émotions comme on les enfante.
Savoir pleurer, hurler, jusqu’à ce que. Si loin. Sans se retourner. Avant, bien avant. Et surtout sans regret.