Texte écrit avec le souvenir d’un poème de Danielle Collobert issu du recueil « Meurtre »

La première fois que j’ai rencontré la pâte, je ne l’ai pas reconnue, poussière filante entre mes doigts. Il fallut attendre encore un peu pour que l’humidité tant convoitée fasse son apparition. Parfois la pâte consistait en une boule si dense et si minuscule qu’on ne pouvait la travailler qu’entre les pulpes du pouce et du majeur, créant patiemment la forme entre les doigts, traçant de l’ongle des motifs délicats et complexes. Parfois la pâte envahissait la main, collante, suintante d’humidité, impossible à décoller des doigts, impossible à mettre en forme. La seule solution consistait alors à grimper en haute de la colline par jour de grand vent et à se tenir debout les bras écartés et tendus, les doigts des mains empâtées écartés au maximum et à attendre là, le temps nécessaire, que le vent fasse son œuvre et sèche à son rythme la pâte collante suintante jusqu’à ce quelle forme une croûte couleur brique pétrifiant doucement les doigts. Le temps venu, il suffisait alors de plier d’un seul coup tous les doigts pour que la gangue redevienne poussière. Parfois, la pâte travaillée se détachait de nos doigts et, devant nos yeux émerveillés, se mettait à gonfler drue emplissant la pièce se mouvant, se métamorphosant sous nos yeux comme le Golem des histoires anciennes, les beautés étranges se succédaient sous notre regard attentif jusqu’à ce que cela se termine comme toujours. Poussière. Souvent tes mains restaient désespérément sèches, vides de matière, alors tu te mettais à bouger les bras, les mains, les doigts en tous sens, t’agitant sans cesse pour rester en mouvement, pour rester en vie. Attendant le retour de la pâte dense, la pâte collante, la pâte gonflée, la pâte plate, la pâte soyeuse, la pâte crayeuse, la pâte soupe, la pâte marigot, la pâte aérienne, la pâte qui sera là à ce moment-là.

Vous avez un message

Vous avez un message.
Je pense que c’est un feu qui ravagera ma journée.
Je pense que sous la semelle un pas gît dans l’attente. Un pied s’agite sur le départ.
Le message serait un drapeau à damier qui s’abaisse avant la course. Alors on s’élance dans le jour tout gonflé d’un nouveau souffle.
J’en ai reçu de ces envois brefs mais vivifiants, de ces airs océaniques, de ces coups de vent qui sonnent l’éveil. J’en ai reçu de ces fragments de prières, de ces frôlements, de ces fleuves qui calligraphient le désir.
Je sais que le sens risque de s’échapper à l’ouverture du message, qu’il me faut le capturer. Le message est une proie. Un animal à dépecer.
Il y aura peut-être un alphabet caché, peut-être secret, qu’il me faudra déchiffrer.
Je n’aurai pas les mots.
Ce sont peut-être des miettes qui colleront plus tard à mes lèvres.
Elles remueront doucement à la surface des choses.
Il y a un message qui se perd entre les lignes. Si je le trouve, je le mange.
Je l’enlève de son écorce de phrases toutes faites, d’expressions toutes prêtes. J’aime bien dénuder les messages en les prenant par la tête. Je les secoue juste un peu. Parfois en sort une bête vive. Parfois une férocité. Ou un défaut de langage qui accroche la bouche quand on le prononce, qui racle les chairs. On se demande si ce n’est pas une erreur.
Hier j’ai reçu un message qui m’a laissé un goût de cendres. Il m’a semblé vide. Les lettres comme mortes. Il m’a baigné de suie, je me suis sentie salie. Je l’ai refermé pour éviter ce trop de noir dans les yeux.

Lumière

lueurs saillantes de la lumière
séquencées selon le point du jour
ne faiblissent pas
se renforcent dans chaque puits où
le souffle est surenchère
se sont caillassées jadis de rivières
rougies – marées de coquelicots
(à quatre pattes pour les cueillir)
lueurs animales sans défense
se fortifient d’air tendre à l’heure du blé
crépiteront bientôt de paillettes de givre
rase dérivée vers un autre axe
embrasseront une terre dure et pierreuse
hier la lumière lévitait aujourd’hui trône
bien assise son bras levé vers demain
silencieuse elle impose
ses éclipses – sa respiration
terrifie quand elle brille
par son absence
aux arbres ramassera leurs ombres tombées
en tension de feu ses fumigènes
la lumière se décalque
s’écoule goutte à goutte
son filtre de forêt piqué d’aube
elle signe chaque clignement sur des troncs éclatés
d’un tatouage à vif – sa vision des choses
je la rêve d’un seul œil
évadé de son enclos noir de nuit
je la bois avant la brûlure de plein été
l’autre reste muet et flou
pour mieux accueillir la chaleur
quelques degrés supplémentaires
l’inclinaison dans l’angle droit de la paupière

Ton œil
je vois ton œil
tout est là
ce qui reflète
ce qui pénètre
je te vois et m’y vois
belle autant que nue.


*

Je vois
dans la trouée de tes prunelles
qu’une horloge tourne à l’envers
pour m’y retrouver et m’y perdre
nuit et jour et de jour en jour
quand s’ouvrent tes paupières
dans tes yeux j’embrasse
tout de toi.

*

Je vois aussi
une robe rouge
à fleur de peau
tressée de fils
en points de croix
de l’herbe qui flambe
sous mes pas quand
ton regard sur moi
se pose.

*

Je vois encore
dans tes yeux une île
de blanches nacelles
des baleines au bois
des papillons filant leur cocon
de l’air liquide autour de toi
un souffle dans la voile courbure
des bateaux en papier de soie.

*

Je vois
dans tes iris bleus
des poissons happés
par le courant et qui frayent
sous tes cils
vers l’hameçon en ombelle
de tes pupilles.

*

Je vois
l’eau de tes yeux
bienveillante et si douce
que j’ai soif d’y tremper ma bouche
et je bois de ton sexe
à tes lèvres
tout de toi.

*

Tes yeux
j’ai faim d’y voir ce que je crois
j’y vois je crois ce que je veux
quand je bois aux fontaines jumelles
de tes yeux je puise là
des eaux limpides
et paroles muettes
celles de toi
de toi profond
de toi rêvant.

*

Tes yeux
flaques profondes de mercure
où mes petits cailloux
sombrent
dans des sphères
de silence.

*

Je crois de toi ce que je vois
sous tes paupières orphelines
tes yeux précieux
tes yeux rêveurs
tes yeux bleus
mes deux petits frères.