Il n’y a pas de frontières au fond, juste des passeports, des portes, des ponts. Des tampons sur les pages, des verrous ou une barque, perdue quelque part en mer.
Il y a des personnes, des épaules qui se bousculent, des chevilles qui se foulent au contact du sol, des blessés et des vivants. 
La plupart des portes que l’on ne pousse pas sont ouvertes pourtant. Pas celles des hôtels, pas celles des aéroports, mais les portes invisibles que l’on fixe soi-même au plafond. 
Tous les sourires sont des portes, il suffit de s’y engouffrer. Les larmes sont le plus souvent des issues de secours. Les cris peuvent être de joie, de peur, d’amour. Les baisers ne sont pas toujours bons, certains ont le goût du sang. 
On ne peut pas reculer en marchant, les orteils donnent toujours la direction. Tant que l’on est debout cela veut dire que le cœur bat, qu’il y a encore de la volonté. Marcher ne veut pas dire savoir où l’on va.
Tous ceux qui prétendent le savoir se trompent. Ils se trompent effrontément, ils se rassurent, se racontent des histoires comme on en raconte aux enfants. Les histoires des enfants sont des rêves, celles des adultes sont des mensonges la plupart du temps. Il faut savoir inventer et il faut savoir croire. La majorité des gens ne croient pas assez, ils ont l’imagination courte. Il faut savoir faire déborder le dedans au dehors pour inventer des couleurs nouvelles. Il faut savoir se mouvoir, traverser les mondes.
Il n’y a que très peu de murs, au fond. Il y a beaucoup moins de murs de pierres, de briques, de parpaing, que de murs d’angoisse ou de murs de terreur. On peut mourir au pied d’un mur que personne ne voit, que l’on ne peut même pas toucher.
On peut vivre une vie sans savoir que l’on n’avait pas le droit, et on l’a pris. 
On peut croire en la cage et en dessiner soi-même chaque barreau. On peut peindre une fenêtre immense, et s’y jeter. On peut s’inventer des ailes. On peut croire à la lune, aux marées. 
Il faut croire aux âmes sauvages et aux tritons qui peuplent les eaux vives, il faut croire aux grenouilles, elles ont tant à dire.
Il faut croire en l’eau comme on croit aux promesses, et s’y laisser glisser.
Il faut croire aux rochers lissés par le temps et la pluie. Il faut savoir écouter la mousse. 
Il faut s’allonger sur la terre pour écouter son cœur, et contempler les cimes sans vouloir les toucher.

Quatre-ving-quinze femmes, sur les cents réunies à cette table, ne mangent pas sans culpabilité. Peut-être même toutes.

Un quart d’entre elles se dit que c’est trop  — gras, sucré, lourd, riche, coloré, gourmet, gourmand, cher, chic,  jouissif —.

Dès la première bouchée, un autre quart songe immédiatement à la manière de l’éliminer. Rapidement.

Le troisième quart se demande s’il a le droit.

Quant aux femmes du dernier quart, elles sont déjà persuadées que non. 

Qu’elles n’ont pas le droit de manger à leur faim. À leurs faims.

Comme le poison de la pomme, le poison des pensées de toutes ces femmes envahissent leur corps repentant, alors toutes chercheront la tanière du mal. Parce qu’il est là, forcément.

La moitié d’entre elles ont vu ses racines naître et se déployer dès l’enfance. Au moment où les colliers de bonbons doivent habiller les cous des fillettes. Dans la cour de récréation, ces quatre là — d’à peine dix ans —, soulèvent leur tee-shirt et comparent leur ventre comme on jugerait une bête au salon de l’agriculture. À la mesure. Cet été, je veux perdre trois kilos. Elles en font à peine trente, mais ces trois kilos en moins leur permettrait d’être plus. Plus qui, plus quoi, elles ne savent pas bien, mais c’est certain. D’ailleurs, Maman le dit sans un bruit, chaque soir, en lisant les étiquettes des produits achetés au supermarché. Elle vérifie le nombre de calories aux cent grammes, le taux de glucide, le nutri-score. Des « A » qu’elle cherche à mélanger à des « 0 », comme une recette magique savoureuse comme le paradis et légère comme un nuage. La maman voudrait voir les choses changer, offrir à son corps de l’air, un peu de liberté. Inviter à son quotidien des grammes et des C — même des D —, sans culpabiliser. Mais tout est inscrit depuis si longtemps, chez elle, chez sa mère, sa grand-mère et ces centaines de femmes qui l’ont précédée, plus de mille ans où tout ce qui nourrit n’est que lutte et frustration.

Des siècles de guerres silencieuses et de guerres ouvertes. 

Ces minuscules à peine deux pour cent de femmes qui débordent des plus violents des maux, cette privation de nourritures jusqu’à la mort — le vrai sujet réside ici, nous parlons bien de nourritures — , cette privation du corps vivant, de celui qui réclame et que l’on entend, ce renoncement ultime au droit de vivre.

La culpabilité pèse plus lourd dans la balance que n’importe quelle assiette. La vilaine pèse, aliène, détruit la joie. Elle prive. La culpabilité doit lâcher le corps des femmes, c’est le premier combat à mener, le premier état à réhabiliter.

Depuis quelques temps, j’ai la sensation que mon corps
me trahit – se détourne – se délite
la chair tient par ses six-cent trente-neuf muscles _________________________(639)
y compris du visage le zygomatique importe
plus que les maxillaires frottées se bloquent
comme une vieille porte qui grince
par retour veineux le cœur s’estime
de première jeunesse comme un bourgeon qui vient
d’émerger une promesse de printemps que rien
ne peut éteindre mais ce souffle
continu je respire toujours
par la bouche j’avale tout
ce qui s’absorbe en plus des deux litres ___________________________________(2)
recommandés
j’aspire des quantités incroyables d’oxygène
deux mille cinq cent litres peut-être ______________________________________(2500)
impur d’air vicié
carboné – de métaux lourds – de particules fines
je me pollue les vaisseaux
sanguins ce moyen de transport qui pourrait
faire deux fois et demie le tour de la Terre
cent mille kilomètres de réseau de veines _________________________________(100 000)
d’artères et capillaires comme racinaire
frondaison intérieure je m’époumone
éprise je pousse en silence
ce cri de nouveau-né comme un jaillissement
un geyser de vie m’agite le corps
jusque dans les ongles
ô ma kératine cassante qui claque
le clavier j’ai deux fois cinq doigts _______________________________________(10)
pour poétiser mes flux
et les forces qui me restent
l’écran tout imbibé de mots
de vapeur salivaire
c’est le signe que je respire