Il parait qu’il existe un endroit où les chiffres sont rois, où ils valsent sur un son répétitif et constant. C’est un monde où les humains n’ont plus de mots et plus aucune issue non plus. Ils restent là, enfermés dans des lieux clos en s’agitant à l’intérieur, parce qu’ils vivent tout de même et que le propre de l’animé c’est le mouvement. Ils croient à leur affaire, ils s’affairent pour de vrai. Les chiffres et les nombres arrivent sans cesse, par centaines, par milliers, par millions certains jours.
Ils dirigent tout là-bas. De temps en temps, on entend une voix qui semble venir de loin. Elle est à la fois douce et obligeante, irrésistible et impérieuse. D’un timbre monotone, elle énumère des listes de numéros, les hommes et les femmes font semblant d’y comprendre quelque chose et alors ils se mettent en marche. Les enfants suivent, ils sont bien obligés. Ils ont appris à se taire aussi. Ils ne posent aucune question. Ils ferment les yeux. Ils se dirigent à l’oreille. Chiffres impairs à gauche, chiffres pairs à droite. Doublons, ils montent et quand la liste excède trente suites déconcertantes, ils redescendent. C’est leur quotidien parait-il. Ils mènent une drôle d’existence mais on m’a dit qu’ils en redemandaient encore, qu’ils en voulaient toujours plus. Ils prient la voix pour qu’elle continue d’énumérer, été comme hiver, nuit et jour, dimanches et jours fériés compris.
Elle est leur seule direction en somme. Ils ne sont ni heureux ni malheureux, ils ne semblent pas souffrir. Ils suivent les traces numériques voilà tout, ils ont décidé que c’était leur destin. Ils sont comme endormis, hypnotisés, ni vivants ni morts. Il y en a que ça sauve d’enlever l’idée de la fin comme ça.
Tag / Wittig & Saadi à Rome une rumeur
Vapeur
On dit que l’alcool est une ivresse, une évasion. Pourtant, je te vois, enfermé derrière sa prison de verre, noyé dans ses eaux troubles.
Tu deviens alors si minuscule, comme les tiques que je trempe dans du vinaigre après les avoir retirées à leur hôte. Toi aussi tu t’es décroché de notre monde.
Tu flottes dans un néant. Inerte, présent mais absent, tu navigues entre réalité et illusions.
Fantôme de ma vie, tu fuis, errant comme une âme en peine dans ton propre corps.
Tu deviens ce que tu ne peux pas être.
Il paraît que l’alcool donne du courage.
Il aide à parler, à se dévoiler, à être soi-même. Pour moi, il n’est que mensonge.
Ce mensonge t’endort mais me percute en plein cœur.
Reine de ma vie, les pieds bien ancrés dans mon sol, les yeux perdus dans les étoiles, j’erre à présent dans le trouble obscur de ta nuit, je piétine, je me fatigue à essuyer les flaques de toi, à souffler sur la fumée d’une vérité qui m’échappe.
J’ai entendu dire que tu m’aimais.
Pour aimer il faut s’aimer soi-même, comme une paire de charentaises douces et confortables dans lesquelles on aime se reposer et se protéger du froid des tempêtes de la vie.
Nous naissons tous fragiles et ballottés par le vent des autres et du monde.
Quand la cruauté coupe notre envol, comme le lézard nous devons attendre au soleil que repousse notre cœur.
La rumeur crie que le monde est une jungle.
Dans la savane, le sol est si aride que les animaux font des kilomètres pour boire.
Boire pour survivre.
Pas d’artifices dans ce monde.
Pas d’échappatoire si ce n’est accepter d’être le plus faible ou le plus fort et s’y adapter. De la protection dans les troupeaux. De la présence dans le groupe. Chacun à sa place.
Chaque animal à sa propre condition humaine.
Je ne sais lequel tu pourrais être, perdu dans ta fuite, mis en danger par les vapeurs de l’alcool, inerte, oublié de toi-même, présent à mes yeux embués de détresse, à protéger cet enfant qu’est ta bouteille de liqueurs mensongères.
J’ai entendu dire que cela se soignait.
C’est une histoire que je ne peux connaître mais j’aurais aimé ne pas y être mêlée.
Je suis le personnage d’une partie de ton livre mouillé par les illusions, je flotte dans tes récits décousus, tu fais de moi ta chose animée.
Il paraît que tu es réel, en chair et en os, le cœur battant. Je t’ai perdu.
On m’a dit que tu étais toi. Tu t’es perdu
Il paraît que nous nous aimions. Tu nous as perdu.
J’ai entendu dire que notre vie était un cadeau. Il s’est perdu.
Il semble que j’étais heureuse. Je me suis perdue.
On dit qu’après la pluie reviendra le beau temps. On dit qu’après la nuit naîtra le jour suivant. « En retard, en retard, en retard, je suis en retard ». Avec leurs fines pattes, elles jouent aux funambules. On peut les voir tisser leur fil sur les pendules. Lorsqu’elles sont saltimbanques, elles courent sans cesse. Alors, le temps nous manque, on est pris de vitesse. On dit qu’elles aiment jongler tels des bateleurs, faisant d’une minute une longue heure sans fin, d’un bonheur fugace une bonne heure qui passe, qu’ardeur déterminée ne saurait faire durer. « En retard, en retard, en retard, je suis en retard ». Il trotte pourtant, le petit lapin blanc, vers le pays des rêves où ni jour ne se lève où ni nuit ne s’achève. Elle se presse aussi dans l’immense escalier où les marches du temps pourraient la rattraper. Le petit monde court, court, court après cet être fantomatique, invisible et cynique, insensible et cyclique. Il se fiche bien du rendez-vous de l’un avec une dame de cœur et n’a que faire d’une fée qui joue avec les heures. On dit qu’il fait son
œuvre. Est-ce vraiment un artiste ? Il peint pour les enfants des choses qui durent toujours. Un soleil éternel dans un coin du tableau, avec un arc-en-ciel, il est encore plus beau. Puis, il ajoute par touches des ombres au pinceau et quelques montres molles, pour s’enfuir aussitôt.
C’est une course sans fin, combat perdu d’avance, même si le remonter certains parfois y pensent. D’autres aimeraient l’avancer, sans le moindre succès car c’est bien lui le maître comme chacun le sait. « En retard, en retard, en retard, je suis en retard. J’ai rendez-vous quelque-part. Je n’ai pas le temps de dire au revoir. »