L’inspecteur

Le policier réfléchit. Une affaire pareille demande des heures, décortiquer le problème, ses tenants, ses aboutissants, vérifier les hypothèses. Sa sciatique lui interdit de jouir d’une telle disponibilité. La douleur lui arrache des cris hystériques sitôt qu’il lui permet de le surprendre. Comment vaincre cette bête féroce ?

– Un moment. S’il vous plaît. Holà. HOLÀ, vous m’entendez ?

 D’où sort cette voix ?

– C’est moi.

 Je n’y comprends rien.

– Ne me faites pas le coup, comme dans votre dernier bouquin, de l’innocent qui refuse d’écouter la voix qu’il juge indigne pour ses oreilles.

 Désolé. Sincèrement. Aucune idée de qui parle. De plus, je ne vous vois pas.

– Inspecteur Fouilletrot. Ça vous dit quelque chose ?

 Inspecteur Fouilletrot ? Comment ça ? Vous pouvez à peine parler avec la douleur qui vous houspille.

– J’y comprends rien, moi non plus. Mais c’est comme ça. Alors, je profite de ça pour vous le dire : je ne supporte plus la façon dont vos mener ma vie. J’en ai mare, Vous comprenez ? 

 Comment se fait-il ?

– Ma douleur tend à se résorber, et je m’aperçois que je vous ai à portée de voix. Je saute sur cette opportunité pour vous en parler de votre soi-disant style, de vos manies d’auteur. Cette étrangeté doit provenir de la marijuana médicale que j’ai ingurgitée ce matin, à tous les coups.

 Vous avez pris du cannabis médical. Première nouvelle. Ce n’est pas dans mes intentions. Vous devez souffrir nom d’un chien. Tous le punch du roman tient sur cette problématique, souffrir, réfléchir, et vaincre.

– Ras-le-bol de ces histoires. Mener des enquêtes, OK. Les plus tordues du monde même. Mais me retrouver dans des combines plus vicieuses les unes que les autres, Stop. La dernière fois j’avais la gangrène. D’ailleurs j’en conserve des stigmates. Auparavant vous m’obligez à me noyer, pour que le coupable se dénonce par ses agissements. À l’hosto, le toubib m’a affirmé ne pas comprendre comment je m’en suis sorti.

 Très bonnes ventes ce titre. Preuve du bien fondé de mes choix.

– Bah voyons. Facile de gagner du fric tant que ce sont les autres qui risquent leur peau. Vos choix, comme vous dites, débarquent tout droit du stage d’écriture policière, que vous avez suivi il y a 5 cinq, pas de l’agitation de votre cerveau.

 Vos souffrances, filles de mon imagination, n’existeraient pas dans votre idée.

– C’est votre point de vue. Et ça vous arrange. Même si je vous affirme que la réalité est autre, qu’importe. Tant que vous ramassez votre fric sans commettre de délit dans votre sphère, pourquoi se préoccuper des esclaves.

 Vous exagérez exagérer mon cher. Très mauvaise attitude.

– Et vous continuez sur votre lancée, indécrottable.

 Entendu, que proposez-vous ?

– Je ne sais pas. Déjà, que je ne sois pas obligé d’en baver des montagnes à chaque enquête.

 Une si belle mécanique, la souffrance du héros, véritable mine, que des avantages. Vous plaisantez j’espère.

– Pas tant que vous. Ce système qui m’épuise ne vous fatigue pas les neurones.

 Détrompez-vous. Plus difficile qu’il n’y paraît de concevoir un équilibre, afin que vous aboutissiez, tout en relevant une enfilade de défis, de conflits, d’adversités. Votre endurance vous joue des tours aussi.

– Dites que c’est de ma faute.

 En un sens.

– Arrêtez. Vous me dégoûtez. Dès que je me casse un ongle, à partir de maintenant, accident de travail. Et je ne reviens pas bosser. Comme cette fois, votre 3e roman je crois, où, avec une grippe blindée de chez blindé, je termine l’enquête. Pour me remercier vous me faites éternuer lorsque je descends un escalier. 3 côtes cassées et un fémur.

 Mon premier succès en librairie. Depuis je suis. Nous sommes, sur une pente ascendante. Ce n’est pas rien ça.

– Les fractures, les blessures, les cicatrices, l’éclat de grenade près de mon occiput, ma femme partie avec un mafioso, mes enfants, dealer, prostituée, terroriste, je confirme, ce n’est pas rien. Je vous le redis, un pur régal : vous me dégoûtez. Au plus haut point. Les salauds que je pourchasse sont en dessous de vous. Très loin en dessous.

 Ça suffit. Puisque c’est comme ça, je change d’enquêteur. Vous voilà satisfait.

– Et vous y croyez à votre crise d’autorité ?

 Ça suffit j’ai dit.

– Vous savez très bien que vous avez tenté de m’enterrer une fois, vivant espèce de fumier, que vous m’avez pendu avec un fil téléphonique, que mon fils m’a tué d’une balle dans le cœur. Et toujours les lecteurs vous harcèlent pour que vous écriviez une nouvelle histoire où je mène l’enquête. Je vous accorde que dans ces circonstances, là vous la faites tourner votre cervelle. Il en sort des aberrations, mais vous n’osez pas affronter votre lectorat. Le fric. Le fric.

 J’y songe, et pas qu’un peu, à vous renvoyer à votre médiocrité, à punir votre ingratitude. Une stagiaire va débouler. Une femme magnifique, genre Grace Jones, en mieux. Vous voyez ce que je veux dire.

– Connais pas.

 La fiche Wikipédia de Grace Jones devrait vous permettre de relativiser. J’ai commencé quelques scènes. Elle vous lamine. Avec elle je suis dans les clous. Finit l’alcoolo têtu qui s’escrime à prouver au monde que ses instincts de flic ont besoin de temps, de compréhension, de calme, d’indulgence. Une plastique magnifique, une intelligence hors pair, une aura incroyable. Elle vous grille sur toute la ligne. Pendant le stage vous ne vous rendrez pas compte qu’elle vous préserve, et vous persisterez avec vos vannes salaces, limites racistes. Elle le transforme en clochard le Sherlock Holmes dépravé. La présente intervention, d’un ridicule, confirme mes options. Vous êtes fini. Elle tentera de vous sauver de la noyade, car votre perpétuelle ébriété vous entraînera dans le fleuve. Trop tard. Un hors bord vous arrange si bien, que le portrait robot d’un steak haché ressemblera au vôtre, ou l’inverse.

– Tortionnaire. Dépravé. Je l’attends votre Clara d’Avril.

 Vous la connaissez ?

– Elle a du style, elle. Dès qu’elle a compris que vous vouliez m’éliminer, à son avantage, elle m’en a averti. Et nous avons élaboré un petit quelque chose vous concernant.

 Vous vous permettez de contrecarrer mes résolutions.

– Je sauve ma vie, ouais, et Clara n’est pas dupe. Entre parenthèse, vous avez tapé dans le mille avec cette fille, une perle. Je confirme. À tout point de vue. Elle sait qu’elle aussi risque gros sous votre plume. Ce n’est pas une débutante. Un écrivain, de la veine de ‎Jean Bruce, l’a séquestrée trois semaines, avec des sévices dignes de ceux que vous m’infligez. Dans un autre bouquin elle subit les violences de détraqués sexuels, échappe de peu à un viol collectif. Dans un troisième roman d’espionnage, ce malade la bloque dans un satellite fou sans eau, à peine d’oxygène. L’engin atterrit dans une zone contrôlée par des islamistes, qui la prennent en otage. Le temps des négociations, effectuées avant tout pour récupérer le satellite, on la marie à un lieutenant pervers, on l’oblige à suivre les préceptes de la secte et à se convertir. Je ne sais pas si vous voyez ce que ça implique toutes ces blagues. On en a marre des écrivains sadiques. En tous les cas, voyez ce qu’est devenu votre collègue.

 Son nom.

– Vous chercherez. Pendant ce temps réfléchissez à mon intervention, ridicule comme vous dîtes. Excusez-moi, je. Allô.

– Allô. Je vous perçois de plus en plus flou. Allô. La sensation que la marijuana s’épuise dans mon organisme. Allô. Allô. Heureusement, dans une demi-heure Clara m’apporte de quoi tenir pour la soirée. Allô, je ne sais pas si vous m’entendez toujours. Adieu en tous les cas. Avec Clara nous avons quelques projets. Loin de tout ce qui se trame dans la littérature.

Seule aime se promener sur les sentiers côtiers de bout de terre. Elle n’aime pas fendre la foule des samedi après-midi en ville. 

Seule craint d’étouffer au milieu des corps en mouvements. Elle n’a pas peur de respirer en compagnie des mots. 

Seule sait dire à ses amies « ayez confiance en vous ». Elle ignore la définition du mot confiance. Elle s’ignore par définition. 

Seule aime le rouge de la colère. Elle n’aime pas les traitres écarlates.

Seule ne compte plus les portes fermées. Elle cherche toujours ses clés. 

Seule connait les déflagrations du passé. Elle maudit les éclats de souvenirs sous la peau. 

Seule voudrait mettre dans l’ordre les lettres du mot famille. Elle déteste les jeux de société. 

Seule a effacé le portrait de sa mère. Elle aime frotter au sang. 

Seule n’est pas heureuse de posséder une enfance. Elle voudrait l’ensevelir sous une falaise de granit. 

Seule aime poser ses armes. Elle n’aime pas ses pensées bataille et son corps ruines. 

Seule ne sait pas articuler ce qu’elle sait écrire. Elle parle d’abandonner sa voix au plus profond d’une forêt sans son. 

Seule aime dessiner avec un doigt les contours du vide sur le sable mouillé. Elle n’aime pas revenir sur ses pas.

Seule aime aspirer la mélancolie à pleins poumons. Elle n’aime pas les mouchoirs qui absorbent les pluies d’iris.

Seule se sait seule. Elle le répète : « Je m’habite seule. Je me hante seule. Je me flaire seule. Je me méprise seule. Je me supporte seule. 

Je m’effraie seule. Je me noie seule. Je m’enterre seule. Je m’appelle Seule. Je suis Seule. » Seul le silence l’entend.

Human being

Fallait-il nécessairement que je te le dise ? Plus encore, était-il urgent que je te l’écrive ? Évidemment, tu es l’urgence, toi qui cours d’un spot à un autre, trottant, t’agitant, aspirant le temps comme

si tu allais le dévorer. Te rappelles-tu ces fois où tu m’as quitté, jeté, abandonné ? Tu croyais certainement que j’allais me contenter de tes principes, de ta présence protectrice. Tu souhaitais certainement qu’attentif à tes mots, je reste bouche bée, ravi d’entendre le déroulé de tes visions, plus

souvent celles d’un avenir à rêver que celui d’un passé révolu. Parfois, tu as plongé dans les racines, mais si rarement. ! Non, tu es toujours à la cime de l’arbre, toujours à te rapprocher du soleil en ouvrant tes branches comme des bras accueillants. Ton rêve est la canopée. Tes doigts s’allongent pour capter la lumière, celle que tu inspires, celle que tu n’expires pas toujours au bon endroit. Quelqu’un t’a appris le caniveau ! Un salaud ! Où est le temps au cours duquel nous partagions les songes d’une nuit d’été, les voyages oniriques ou les battements chamaniques de nos coeurs tendus comme la peau d’un tambour de cérémonie ? Tu vois, je t’écris pour te poser des questions. Certes, j’en aurai à te raconter. Non pas que je ne sache pas par où commencer. Je sais très bien. Je t’ai aimé. Je t’ai adoré. Je t’ai porté aux nues. Puis, sans jamais te trahir, je me suis aperçu que tu changeais. Moi aussi ?

Bien sûr. Personne n’est épargné par le temps. Mais quand même ! Nous avions seize ans, vingt ans peut-être, nous y étions, nous y croyions fort, tendrement. J’ai vieilli. Toi aussi, en même temps ! Je ne dis pas que tu t’es aigri. Non, tu as toujours tes charmes intemporels. Je trouve seulement que tu t’es parfois aventurée sur des chemins si communs que les traverses buissonnières d’antan ont perdu droit de cité. Je ne te le reproche pas. Un peu quand même ! Nous sommes ensemble depuis un moment. Un vieux couple. Je t’aime toujours, là n’est pas le propos. Je t’aime, mais parfois, j’ai vraiment l’impression qu’il serait temps que nous nous accordions une pause. Peut-être pas définitive. Tu peux encore changer. Oui, moi aussi. Mais je préférerais que ce soit toi qui reviennes vers moi, que tu arrêtes de courir derrière les étoiles pour venir t’asseoir cinq minutes sur ce banc, tu sais. Pas toujours facile !

Regarde-moi pourtant. Non, ne me lance pas ces yeux noirs ! Essaie juste de sentir la perception qu’ont les autres en m’auscultant. Et envoie-les chier ! Laisse-les ! Ils sont comme ils en ont besoin, sans se rendre compte qu’ils n’ont plus aucun choix, sinon celui de la norme dans la masse. Regarde mon sourire persistant, ma peau tatouée, mon anneau à l’oreille, mes cheveux gris semblables à des branches. Écoute le tambour qui m’entraîne dans l’ADN de la plante.

Entends mes chants d’hommage à celle dont nous sommes redevables, celle que l’on massacre. Pas la Révolution Permanente ! Là-dessus, j’ai évolué. Non, celle sans qui nous ne serions plus. Pour de vrai. La Nature.

Voilà, le temps est compté. La mélodie du timer retentit. C’est la fin, ma seule amie. Just the end. J’avais envie de te l’écrire. Tu sais, je t’observe au fil des jours. C’est plus fort que moi, plus nous allons de l’avant, plus je te préfère mon animalité. Pourtant, je t’aime, toi, mon humanité.

L’imposture

Je remplis une feuille d’imposition.

Plus j’écris et plus je vois les lettres tomber comme un mur en crépit sur mes doigts.

A travers l’écran ramolli je vois le contrôleur des finances en habit de cochon. 

A peine ai-je eu tapé mon numéro d’immatriculée que son grognement lézarde la nuit étoilée au dessus de la case «je ne gagne pas d’arggggggggg… ».

Mon stress s’alambique telle une queue de porcà mesure que je remplis les cases «Sexe» «Nationalité», « Age ». Tandis que les cases se mettent à toupiller de psychose jusqu’à se diluer dans la pupille noir pétrole de l’officier, son groin immense me fait face, il est minuit quelle horreur.

«Envois-moi ton attestation de domicile» me somme-t-il sur un ton nasillard. 

Je lui jure que j’ai élu domicile dans la poésie. Mais rien y fait, de ses narines nauséeuses sortent des lettres d’alphabets qui ricanent 

AH

AH 

AH 

Elles désencroûtent les escaliers où dégringole l’acronyme « SDF », il me saute à la figure pareille à une invasion de cafards.

Avant que je ne devienne moi-même cafard, vite vite, je cherche une bombe poétique pour désarmer la novlangue qui donne le cafard, vite vite un livre au hasard… Joyce Mansour… 

Soudainement la couronne du toit s’ouvre, la maison dieu me tutoie d’histoires nocives, les algorithmes s’agglutinent en bataillon sous mes pieds afin de dévisser mes ponts-levis de globe trotteuse.

Des postillons de 1 sortent de la gueule rose du commissaire et traversent le hublot de mes yeux sans frontières, ils fourmillent jusqu’à mes cheveux de Méduse qui s’envolent vers un ciel sans nombre, que la statistique n’arrive plus à attraper. 

Endurci de la couenne il me lance :

« Attendu que votre adresse au 1er janvier 2020 est un accident de l’amour ou un excès de voyage,

votre déclaration des revenus 2019 ne sera prise en charge que si vous produisez 

une répulsion estimable pour la castration auprès de ces organismes ombilicales

 englobant l’érection du 1er janvier 2020.»

Et voilà que le 1 jaillit du clavier, il se couche semblable à un phallus ailé à pois fuchsia, et m’assène : 

«- Où dormais-tu le 1er Janvier 2020 ?

– Entre vos bras. dis-je

– Vous me trompiez avec le 2 janvier n’est-ce pas ? 

– Mais comment en serait-il autrement, on ne peux arrêter le temps au 1er janvier !? 

– Et bien vous serez condamnée aux travaux de Sisyphe, puisque vous ne vouliez pas rester dans la perpétuité civil vous ferez en sorte que chaque jours soit le 1er Janvier 2020.

– Mais comment le puis-je ?

– Fournissez-moi une attestation de domicile !»

Chapitre final

– « Mais Sisyphe est un homme or j’ai coché la case « femme », votre sentence est caduc mon cher

– Alors vous serez condamnez au travaux de Pénélope.

– Ce n’est pas des travaux c’est une ruse pour échapper aux mains des prétendants.

– Impertinente ! »

Les genoux potelés
Deux flexions
Comme un ressort
Et c’est parti
Il s’élance
Papa s’éloigne
Ça il ne le voit pas
Maman est à une éternité de lui
Ça il ne le sait pas
Le pied droit n’hésite pas, le gauche n’a qu’à se débrouiller
Le pas fragile
L’amour fort fort
C’est la dernière fois qu’aller de Papa à Maman est un exploit.
Pourquoi c’est beau ? On l’a tous fait. Un exploit. Et on ne s’en souvient même pas. C’est beau parce
que ça n’arrive qu’une fois.

Souvent je me dis que tout est foutu, Tout est Foutu je me dis et j’y crois, j’y crois vraiment.
Pas vous ?
Vous faites comment vous ?
Parce que moi je crois toujours qu’il n’y a que moi, je crois toujours qu’il n’y a que moi qui souffre comme ça.
Et vous ?
Vous souffrez, vous ?
Beaucoup ?
Beaucoup comment ?
Des fois j’ai l’impression d’avoir des couteaux, des couteaux tranchants dans la chair qui me déchirent à chaque pas.
Vous sentez ça des fois ?
Qu’on vous coupe en morceaux ?
Ça vous arrive ?
Ça vous arrive comment ?
Moi je pense toujours au verre vide, à la face noire, à l’envers, au creux, au rien, au cruel.
Pourquoi je pense moins à la lumière, à la bonté, à l’amour inconditionnel ?
Ça vous fait ça aussi ?
Vous tombez dans des puits ?
Vous pensez à la mort ?
Vous perdez vos amis ?
Vous sentez la solitude ?
Et l’amertume, vous la sentez ?
Et les regrets, vous avez des regrets ?
Et la peur, elle vous paralyse aussi ?
Vous avez mal ?
Vous avez mal comment ?
Moi je pense que j’ai très mal.
Tous les matins je me dis Lève-toi non Reste-au-lit non Lève-toi tu auras moins mal non Reste-au-lit tu as trop mal.
Et je deviens toute raide, toute rigide, mes genoux, mes bras, mes doigts, je suis toute dure, je me dis Tu es dure.
Je me dis Assouplis-toi, je me dis Il faut vivre lève-toi et tu verras.
Je me dis Dehors il y a le soleil ou Il y a le vent ou Il y a du bleu avec du vert.
Il y a toujours un petit espoir, je me dis, Toujours un petit espoir.
Vous le voyez, le petit espoir ?
Vous l’entendez ?
Il vous dit quelque chose à vous ?
Il vous parle ?
Il vous parle comment ?
Parce que moi des fois je l’entends, des fois je l’entends clairement.
Alors je peux vivre comme ça toute la journée.
Avec le petit espoir.
C’est beau l’espoir, c’est doux.
Ça vous accompagne, c’est comme un ami, ça vous dit des belles choses, ça vous donne confiance.
Vous connaissez ça, vous, les jours d’espérance ?
Les jours après la nuit ?
Les grands jours après la grande nuit ?
Ou même les petits jours ?
C’est toujours des jours les petits jours, je me dis.
C’est toujours ça de pris.
Pas vrai ?

Alors, elle pleura. Longtemps, elle pleura. Elle pleura dans son lit, dans sa cuisine, dans sa salle de bains.

Elle pleura lorsqu’elle se réveillait, lorsqu’elle s’endormait, lorsqu’elle mangeait, lorsqu’elle pissait.

Elle pleura dans sa voiture, dans le bus, à vélo.

Elle pleura sur son bureau, sur des épaules sur des bancs publics.

Elle pleura debout, assise, et parfois allongée.

Elle pleura les hommes, elle pleura la bêtise, elle pleura les malades, les morts, les tristes, les animaux, la banquise, la terre entière. Elle pleura beaucoup.

Elle pleura seule et parfois accompagnée.

Et un jour, elle ne pleura plus. Ses yeux avaient séché. Et elle voulut le pleurer, encore, mais elle ne pouvait plus.

Une matière qui préfère la densité au débord

L’absence est sans réponses elle ne se tamise pas 

pour les faire apparaître 

une fois la poussière retombée

l’absence creuse un trou, c’est tout

elle ne demande pas son reste

elle prend la place qui lui sied

elle s’installe

l’absence presse le sang dans les veines, noue le ventre

indique aux doigts le rythme d’un tapotement sur la table

retire le sommeil de la nuit ajoute de l’eau 

aux yeux 

enlève du cœur à l’ouvrage 

remue l’estomac abonde les pensées

l’absence en même temps qu’elle ajoute un poids, un fardeau, un souci 

retire, enlève.

l’absence desserre le tissage intérieur 

et resserre bien fort les mâchoires

l’absence n’est pas un malheur qui tombe

l’absence est un sursis qui se renouvelle sans cesse

l’absence prend des nouvelles, sans cesse, comment ça va aujourd’hui 

et coince son pied dans le pas de la porte 

tant qu’aucune nouvelle nouvelle ne vient

l’absence crée des courants d’air, chuinte et bruisse

l’absence tient en elle-même, une matière qui préfère la densité au débord 

l’absence qui chuchote d’un souffle étouffé à l’oreille 

quand c’est mauvaise pioche et qu’on a tiré les mauvais mots.

Je suis la colère

Je suis la colère.

Je nais dans votre ventre, grandis dans votre poitrine et sors de votre chef dans une explosion spectaculaire. Je fais bondir vos jugulaires, exorbiter vos yeux injectés de sang et fais battre vos tempes jusqu’à l’étourdissement.

Je suis la colère.

Je m’insinue dans vos pensées les plus secrètes, prends le contrôle de votre corps, de vos esprits. Je vous magnifie, vous donne prestance et courage, pour un instant.

Je suis la colère.

A mon contact vous n’êtes plus. Vous n’êtes plus qu’une boule de feu transcendant l’espace et le temps, perdez tout repère, oubliez toute bonne manière.

Je suis la colère.

Je suis l’enfant de la haine et de l’amour. Je suis la mère des justes et des injustes, la mère des hommes et des femmes. Mes enfants se sont parfois entretués par ma faute, ou alors ils se sont alliés grâce à moi. Certains ont voulu m’apprivoiser, mais je suis sauvage, primitive, indomptable.

Je suis la colère, vous me rencontrerez très bientôt.