Rumeurs

Je suis cette vis rouillée oubliée sur un mur, je suis cette lame trop usée pour servir. Je suis la chaleur qui remonte de l’asphalte, la paresse des après-midis quand le soleil tape. Je suis cette tâche de naissance sur ta nuque. Je suis l’odeur des draps au réveil, l’horloge qui égrène chaque minute. Le temps qui passe par la porte sans toquer, le courant d’air qui fait branler les gonds. La rivière qui sort de son lit, le coup de pied qui défonce la paroi trop lisse des panneaux publicitaires. Je suis cette clameur dans la foule, le visage inconnu. Les yeux qui se plissent, les rides au coin d’un sourire vieux comme le monde. Je suis la mauvaise herbe, je suis l’ivraie, je suis le champ qui s’étend devant toi. Je suis la nuit, je suis l’ivresse, celle de l’alcool et des retrouvailles. Je suis les cendres au fond des verres, les volutes de fumée, les écharpes oubliées sur le siège repliable du métro. Le beurre qui grésille sur la poêle, l’amertume du café. Je suis les lumières qui chavirent, qui battent et qui s’éteignent. Je suis l’obscurité qui étouffe. Le silence à l’intérieur. Je suis la vieille folle qui agresse, les assiettes éclatées contre le mur, la voix qui porte et qui décolle. Je ne suis pas Charlie, ni Manu ni moi-même ni mes couilles. Mais je suis le peuple, je suis la colère qui monte, la révolte avortée. 

Je suis la vague qui s’élance et recule. Je suis le rivage qui attend. Je suis l’étendue et le firmament. Je suis l’indéfini. Je suis le vide. Enchantée.

Tu bois

Tu bois … 

Tu bois comme on s’embrasse la première fois :  

tu aimes parce qu’on te l’a dit mais sans trop savoir pourquoi.  Tu bois … 

Tu bois comme tu ris, comme tu chantes, comme tu danses :  s’abandonne l’esprit, sonne l’heure délivrante où l’inconscience espérée,  cette nuit encore, valse tes traumas. 

Tu bois … 

Tu bois comme si tu voulais savoir. Mais savoir quoi ?  

Cette Vérité qui te ronge, d’être ou de n’être pas  

comme l’a écrit le poète autrefois ?  

Tu bois … 

Tu bois comme si chaque goutte était la dernière qui en appellerait  une première et tu épouses le vice qui courtise le versa. 

Tu bois … 

Tu bois comme si tu avais oublié le comment du pourquoi :  au royaume de l’ivresse, la raison ne compte pas. 

Tu bois … 

Tu bois comme si le monde n’existait pas. Tu ne vois plus, tu ne sens plus,  tu n’entends pas et sur les steppes malheureuses des Grands Comptoirs,  tu promènes ton mal-être solitaire aux humides effrois. 

Tu bois … 

Tu bois comme si tu ne savais plus aimer sans ça :  

l’Amour devient bouteille pour des Bacchantes telles que toi. Tu bois … 

Tu bois comme quelqu’un qui jamais ne saurait se taire,  siffant des promesses alcooliques – « Demain, j’arrête tout ça ! » –  auxquelles plus personne ne croit. 

Tu bois … 

Tu bois comme une damnée dont le diable ne voudrait même pas :  ta religion est éthylique, t’enivrer ton chemin de croix. 

Tu bois … 

Tu bois comme si tu n’entendais pas tous ces moralisants autour  qui s’offusquent et s’étouffent en se gargarisant de :  

« Ô pauvre demoiselle !  

Comment est-ce possible de s’infiger de tels états ? ».  

Tu bois … 

Tu bois comme pour crier : « Au secours ! A l’aide ! Aidez-moi ! ».  Mais dans l’obscurité de ta détresse, jamais personne n’entend ta voix. 

Tu bois … 

Tu bois comme si ta seule issue était ce triste bar,  

arène bien connue de tes nocturnes exploits. 

Tu bois … 

Tu bois comme si les flammes de ton enfer devaient être éteintes  par chaque gorgée de ce verre si froid entre tes doigts.  

Tu bois … 

Tu bois comme une naufragée perdue au milieu d’un océan distillé.  Et les parfums de fruits mûrs aux bulles assassines  

nourrissent doucement ton liquide coma.  

Tu bois … 

Tu bois comme une souffrance, cette belle amie qui t’enveloppe de ses bras  et au goutte-à-goutte frelaté t’emporte toujours un peu plus bas. 

Tu bois … 

Tu bois comme t’as peur, comme t’as mal,  

comme tu hurles, comme tu meurs ! Tu bois, tu bois, tu bois !!! Tu bois … 

Tu bois comme si tu ne voulais plus me voir. Pourtant je suis là, je crie,  je me débats, je pleure et finalement tu vois moi aussi, je bois …  

Le ruisseau de mes larmes dans lequel je me noie …   

Pour B.B.

Dans l’allée des pommiers, un banc entre deux arbres,  un peu de fraicheur l’après midi.

Je suis assise, enfant, et je lis un roman plein de poésie. Je suis dans l’univers évoqué et me nourris des sensations suggérées.

Dans mon immobilité je perçois derrière moi, des poules qui caquètent doucement et grattent la terre.

Prés du petit lavoir qui longe la maison, le bruit métallique d’un arrosoir qu’on remplit. Mon oncle jardine dans le potager et rafraichit au passage les parterres de fleurs.

Enfoncée dans le silence de ma lecture, je perçois avec acuité le monde qui m’entoure comme un écrin d’enfance.

Viennent ensuite, provenant de la salle à manger, des voix de femmes qui se racontent et rient ensemble. Ma mère et ma tante, rayonnantes de jeunesse, de beauté, partagent  complices, leurs secrets.

Une douce odeur de garbure qui mijote se répand jusqu’à moi. « Mémé » nous en régalera ce soir avec des œufs tout chauds et de la piperade.

Au loin dans le brulant après midi des champs, s’élève le vrombissement d’une moissonneuse batteuse. Le voisin, un paysan jovial, au bel accent, récolte son blé doré dans la lumière, aidé par quelques ouvriers agiles et vigoureux.

Ce soir, au couchant, lorsque nous irons chercher du lait à la ferme, j’en croquerai des poignées laissées dans la paille, délicieux chewing gum.

Un vent léger remue les pages de mon livre, comme un chuchotement feutré. Il caresse à mes pieds les quelques touffes d’herbe et fait vibrer le feuillage sur le ciel.

Sentiment de plénitude heureuse, d’éternité.

Après une pause, je reviens à ma lecture, aux souvenirs du narrateur.

Je devine que l’écriture seule peut traduire et partager les sensations et la vie intérieure.

Le lac, autre moitié du ciel

en reflet dans le lac

en lui, le bleu et les nuages, les arbres et les rives.

le ciel baigne immobile ses nuages dans l’eau,

et le lac boit la couleur du ciel, son bleu et ses nuages,

teintés du vert des arbres et du roux de la terre

et de la neige intacte des sommets.

le ciel mire sa pureté et module sa couleur

dans l’iris insondable du lac

il mélange son bleu cobalt et ses nuages blancs

à l’eau profonde et aux reflets.

lequel est le mirage de l’autre ?

le ciel au dessus ou le lac en image inversée ?

le lac comme un miroir, un double de ce ciel

comme autre moitié du visage de la terre,

lui même autre moitié du beau visage du monde

et tous deux en silence se parlent

de la vie frémissante et de l’éternité

sous nos regards ouverts.

À l’aube la ville est bleue, de la mer endormie et du ciel qui s’éclaire.

Les façades teintent leur ocre clair de bleu liquide aux reflets d’embruns.

Autour du port, les rues désertes.

les pavés, lavés de bleu,  brulent dans la pénombre leurs aigues-marines .

Les bateaux bercent leur coque bleu sur l’étoffe de la mer.

Par instants, une mouette se pose, lisse dans le vent bleu son plumage.

Sur le quai, frisson bleu.

Quelques marins entrent, visage et  mains marbrés de bleu, les yeux peints d’horizon.

Là bas tous les bleus se confondent, palette du ciel et de la mer, mélange de matière, de chair irréelle.

Le ventre de la ville éveille ses odeurs, ses voix fugitives et retient sa couleur.  

Je nage, cœur et sens embaumés dans ce prélude bleu de silence devant l’éphémère tableau, nouvelle naissance avant le fracas de la vie.

Une vie sur le départ

Il quitte

Le silence

Le dedans

Le ventre

Il quitte 

La table, les heures, les chaises 

Qui se lassent, se meurent

S’affaissent

Il quitte

Son lit 

étroit

Son pyjama 

mouillé

Ses jouets 

déchus

Les monstres dans le placard

Il quitte

Les lèvres sur ses lèvres 

Collées

Son corps et le sien 

Eblouis

Il quitte

L’envie de rester

La peur de se perdre

La honte de trahir

Sa maman sur le palier

Il quitte

Sa foi sainte de guerrier

Ce qu’il s’était craché, juré, promis

Sa soif de partir

Il quitte

Sa lumière

Son éclat

Ses dents ivoires

Sa peau velours

Il quitte 

Un fauteuil 

Pour ce lit

Un corps 

Assis

Pour ce corps 

Couché

Il quitte

La vie, la grande vie

Qui passe

Qui rate

Et quitte

Il quitte

Comme toujours il quitte

Une dernière fois il quitte

Comme un homme quitte

Un costume très beau

Trop grand

Il quitte la belle

La grande vie

Il se souvient

De tout

Les vertiges

Au bord 

Du monde

La peur 

A l’approche

Du vide

Les mains

A saisir

A la surface

Il se souvient

Mille vies

Une place

Pour chacune

Dans cet album

A refermer

Et transmettre

Aucun héros

Sur les photos

Juste une comète

Qui traverse 

Rapide

Cherche sa trace

Dans le ciel 

Immense

Et ne brille 

Que si on sait 

La regarder

Il se souvient

Jamais assez

Il fouille

Déterre

Les promesses

Les corps

Les souffles

Les murmures

Les silences

Les fantômes

Redonner 

Les couleurs

Trouver

Les pourquoi

S’apaiser

Pardonner

Se rappeler

De tout

Pour conter

Une histoire

Qui dit

J’ai été

Ici, là

Et là-bas

Parmi eux

Simplement

J’ai été

Je m’en vais