Lueur

Chacun de mes pas écrase le sol. Mon corps pèse lourd ce matin. Son poids doit certainement venir de mes épaules car ma tête est vide. Ce que je regarde ne fait naître aucune pensée. Je traverse des rues en noir et gris, des arbres aux branches tombantes et des visages froissés. Pas besoin de tourner la tête, je perçois tout et il n’y a rien à voir.

Une lueur. Je ne sais d’où elle vient. Mes yeux ont dû la repérer malgré moi. Mes pupilles s’éveillent, mes sens remontent doucement à la surface. Je cherche. Là, parmi les passants blafards, un homme marche en souriant et tient entre ses dents une flamme. Je me demande où il l’a trouvée. Il a l’air de venir de loin. Au moment où je le dépasse je ressens une chaleur, étrangement familière. 

Je ne sais plus où je voulais aller, toute destination me semble futile, je fais demi-tour pour rentrer chez moi. J’avance avec la sensation d’avoir retrouvé et aussitôt perdu une vieille amie. 

J’entends un oiseau sur une branche et me demande s’il était déjà là lorsque je suis passé quelques minutes plus tôt. Je lève la tête et ne le vois pas. Mais sur une feuille, sans la brûler, chante une flamme. Est-ce la même ? Non, son or est très légèrement différent. Pourquoi ne l’ai-je pas vue tout à l’heure ? Je regarde autour de moi. Personne ne semble la remarquer. Je continue mon chemin, scrute tout ce qui s’offre à mes yeux. Rien. Perturbé, je bouscule un enfant. Je crains qu’il pleure mais non, il lève son visage vers moi et dans ses yeux crépite une danse orangée. Je voudrais lui parler mais ne sais quoi lui dire. Sa mère l’appelle, il la suit et disparaît. Je reprends mon chemin et arrive au passage piéton, en face de mon immeuble. Une vieille dame a peur de s’engager. Elle semble attendre depuis toujours. Je lui propose mon aide et lui donne mon bras gauche. Elle le tient de sa main droite, frêle et ferme à la fois. Elle craint de perdre l’équilibre et sa main gauche vient s’appuyer sur ma main droite. Nous traversons ainsi le croisement, très lentement, à rebours du temps et en silence. Au moment où nous nous séparons, elle retire sa main de la mienne et avec ses jolis doigts bleutés, ferme mon poing. Elle se penche vers mon oreille, y glisse une phrase que je n’entends pas. Je la regarde s’éloigner, appuyée sur sa canne. Je parcours la distance qu’il reste pour arriver chez moi le poing fermé, monte l’escalier et me retrouve devant ma porte. Les mots déposés dans ma conscience quelques minutes plus tôt se font finalement entendre. 

Tu l’as perdue et moi je n’en aurai bientôt plus besoin. 

J’ouvre mon poing pour saisir mes clés et vois, au creux de ma paume-écrin, une flamme.

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