Cris d’enfants. Pas sur le trottoir. Discutions sur les terrasses. Voitures. Vent.
C’est un rayon de lumière sur la table de la cuisine. C’est un couteau qui hache de l’ail. C’est une chevelure en contre jour et un visage presque invisible. C’est quelqu’un qui regarde.
Pourquoi cette distance ? Pourquoi cette texture, ce grain ?
Comme si l’image naissante à l’instant sur la rétine avait déjà le goût de la nostalgie, que tout déjà était fini.
Scène figé pourtant. Immobile. Vaste sensation d’éternité. Paradoxale.
La sensation de nostalgie et d’éternité d’un souvenir qui va rester. Parce qu’il marque un moment important, décisif, un tournant.
Elle relève la tête. Son regard plonge dans le sien. Elle pleure. Pas à cause de l’ail. Juste elle pleure. Elle va crier. Elle panique.
C’est le désespoir dans son regard. C’est l’impuissance dans l’autre regard.
Elle pose son couteau. Lâche l’ail. Elle n’a pas fini de hacher. Le soleil se ternie. La vue se brouille un peu. C’est les larmes. Ici aussi les larmes. Qu’est-ce qui a déclenché tout ça ?
C’est oublié. C’était il y a trop longtemps. C’est trop de choses. C’est l’accumulation. La déception quasi quotidienne. C’est trop, beaucoup trop.
Alors ça explose. C’est pas forcement cohérent ou audible. Mais ça se voit bien l’explosions, dans les gestes brusques, dans les muscles de la gorges tendus, dans la bave projeté, dans le nez qui saigne, et dans l’espace accaparé tout entier par ce corps magnifique qui explose.
La personne qui regarde qu’est-ce qu’elle fait ? Pourquoi elle ne console pas ? Pourquoi elle ne s’énerve pas ? Pourquoi elle ne dis pas les mots qui blesse ? Ou les mots qui consolent ? Ceux qui stoppe la colère ? Pourquoi elle reste là à se faire gueuler dessus sans rien faire ?
Sous ses yeux la table est renversée et l’ail jetée au sol, elle suffoque de colère tellement elle explose et la violence de son corps qui convulse sous les mots terrible qui sorte de sa bouche fait vibrer cette nuque magnifique tant aimé, si longtemps désiré, souvent déçus.
La personne qui regarde ne fait rien parce que l’image est belle, parce que l’image est lointaine et presque déjà un souvenir éternelle.
C’est un moment décisif dans sa vie. C’est un moment décisif qui change son histoire. C’est un moment triste mais beau. Violent mais beau. C’est le basculement c’est pour ça. C’est pour ça qu’il n’y a rien à faire. Juste regarder. Se laisser envahir par l’image. Regarder. Profiter du souvenir éternel. Aimer. Aimer ce dernier moment ensemble. Même s’il est terrible. Aimer cette femme.
Aimer ce moment. Aimer cette colère. Une dernière fois.
Et toujours dehors les cris d’enfant, les pas sur le trottoir, les discutions en terrasse, les voitures et le vent.