Quand nous ne savions rien

I

Nous n’étions pas entiers. Nous n’étions pas d’un seul tenant. Notre corps ne nous obéissait plus, il ne tremblait plus qu’en temps de guerre avec nous-mêmes. Nos membres ne pouvaient que se défaire un à un sans que nous puissions nous convaincre de l’inverse. Nous ne les pleurions même pas. Nous ne pouvions reprendre une vie normale. Nous n’avions pas brûlé assez de graisse pour être considérés comme sains.
Nous n’avions pas l’énergie suffisante pour résister à l’absence de vie. Depuis nous nous sommes renforcés. Nous coulons l’empreinte durable dans chaque pas de jadis. Nous pouvons désormais avancer avec un corps recomposé. Nous en sommes en paix, nous avons trouvé la bonne léthargie, le juste dosage de mouvements lents, la juste recherche d’épuisement de nos ressources
avant repli, avant repos total. Nous avons trouvé la meilleure façon d’attendre la mort.

II

Nous n’étions pas des enfants volés, mal nés, dénutris. Nous ne grandissions pas assez à leur goût. Pourtant, nous n’avions rien à nous reprocher. Nous ne chassions pas nos désarrois à coup de chants ou de contes car nous n’avions aucune méthode fiable. Nous n’achetions pas nos certitudes au prix fort. Nous n’assurions pas nos arrières et n’avancions pas au détriment du reste. Nous n’allions nulle part où nous aurions du être à notre âge. Nous ne nous mélangions pas aux autres. Nous ne nous sommes jamais sentis à l’aise avec eux. Nous ne savions pas de quoi la vie serait faite. Nous n’avons jamais penser nous aveugler aussi facilement.
Mais nous avons bu et mangé chaque histoire fausse que l’on nous racontait, et nous avons fini par grandir. Nous sommes aujourd’hui ce que nous sommes. Nous sommes réels. Du moins c’est ce que nous pensons car c’est ce qu’on nous dit.

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