Il y a d’abord moi
Celle qui n’ose entrer dans la salle de réunion, qui se cache à quelques mètres, de
l’autre côté de la rue, épie, par la baie-vitrée, leurs têtes au milieu des plantes
grasses, observe leurs visages, gestes, puis celle qui repart, le cœur essoré,
honteuse, angoissée, douloureuse
Il y a celle, moi, qui reviendra et se livrera au même manège
Puis celle, un jour, moi, tête baissée, ventre creusé, sous un ciel d’orage, qui pose
un pied à l’intérieur, encore incapable de porter le regard sur les autres, et ces
autres qui l’accueillent en souriant, il y a, elle, elle s’assoit, elle dissocie, elle n’est
plus vraiment moi
Autour de la grande table de réunion, il y a celui qui a été suivi par beaucoup de
messieurs dans les rues, et qui a été violé par autant, il ne sait plus combien
Il y a celle, grande bringue à lunettes et frange raide, cheveux lisses, c’était son
oncle, elle avait huit ans, et sa mère lui a balancé du, tu mens
Il y a celle qui se présente toujours de la même manière et ça prend des
plombes, victime de violence sexuelle et psychologique, survivante de barbaries
et actes de torture etc etc
Il y a celui qui fait du théâtre dans la vie qui voudrait bien écrire son histoire
celle du petit garçon violé par son père
Il y a celle qui a déposé plainte et que le groupe applaudit
Il y a moi qui ne parvient pas à parler qui répète je suis morte je suis morte d’où
s’échappe des sanglots silencieux
Il y a le jeune homme de vingt ans, élevé au sein d’une secte où tout n’était
qu’abus
Il y a celui violé par sa mère qui dit toujours maman
Il y a ce jeune, tellement étrange avec sa coupe courte, maigre, ses yeux
fuyants, se visage de souris qui se demande encore si ce que lui a fait subir sa
grand-mère, c’est bien un viol
Il y a ce sociologue enseignant chercheur à l’Université de Tours qui cite
théorise, développe, synthétise, dont on ne sait rien de son histoire personnelle
Il y a celleux qui espèrent passer de victimes à survivant.e.s
Il ya celleux qui espèrent être simplement vivant.e.s dans l’éblouissement des
jours, et dont le passé sera si lointain, si distendu, dilué comme un sirop de
grenadine dans des litres d’eau, grâce aux thérapies et aux accompagnements
juridiques, qu’il ne viendra plus nous briser, nous empêcher, nous dissocier, nous
coloniser, nous gâcher la fête
Il y a celle, cette mère, qui raconte l’histoire de sa fille violée par son père et qui
fait des séjours en hôpital, elle pleure, elle pleure
Il y a celleux qui cherchent du soutien et qui le trouvent
Il y a celle qui, enfin, parvient à raconter, à travers les larmes et la voix
inaudible, moi
Il y a celleux qui disent, bravo d’avoir réussi à venir
Il y a celle qui a été violée par son frère
Il y a celle qui a été violée par son beau-père lorsqu’elle avait 12 ans
Il y a celle qui lorsqu’elle avait 7 ans l’oncle lui présentait des images porno et lui
demandait de faire pareil
Il y a celleux qui ont été obligé.e.s de se taire parce que manipulé.e.s,
dissocié.e.s, pas écouté.e.s, pas cru.e.s, répudié.e.s, culpabilisé.e.s, parce que
isolé.e.s, parce que craintifs/ves de briser « une famille », il y a celleux mis.e.s
sous emprise par des salopards, celleux à qui on a ordonné le silence, celleux
plongeaient dans l’incompréhension, la confusion, devenu.e.s des jouets vivants
téléguidé.e.s par des violeurs d’enfants
Il y a celleux qui combattent chaque jour les traumas simples ou complexes,
contre les images envahissantes et les flashs
Il y a toustes ces enfants maltraité.e.s, isolé.e.s, immensément seul.e.s et tristes
Né.e.s sous les abus, que je voudrais couvrir de mots, de poésie