Pourquoi pas

J’ai du chagrin aujourd’hui
Car on distingue à peine,
Sous les tas d’épines,
Les fourrés,
Les hautes herbes,
Celui qui prenait soin d’eux.


Il est comme en sommeil.
Les restes de son existence ?
Il ne sait plus, en a perdu la trace,
Tout juste se souvient-il de ceux qui le foulaient
Les pas sages
Les pas pressés,
Les pas distraits,
Les pas sans âge,
Les pas désespérés,
Les pas endoloris,
Les pas de deux,
Les pas perdus,
Les pourquoi pas,
Les Y a pas de quoi,
Les pas à pas,
Les Il faut pas,
Et les cent pas,
Tous avaient une bonne raison de lui marcher dessus,
Il s’en réjouissait et donnait à chacun ce qu’il venait chercher,
Sans rien attendre en retour, juste pour faire plaisir,
Il déroulait son sol souple
Pour les pas pressés,
Ses haies encombrées d’histoires d’insectes et de fleurs
Pour les pas distraits,
L’enveloppe de ses bordures arborescentes
Pour les pas perdus,
Ses coussins d’herbe et de bois
Pour les pas endoloris,
Ses tapis de mousse
Pour les pas de deux,
Il savait s’adapter
Pas à pas
Se mettre au pas.
Aujourd’hui personne ne l’emprunte plus.
Quelles chaussures auraient l’idée de s’aventurer
Sur une ligne aussi fine qu’un fil ?
Dans un tunnel que l’herbe a envahi ?
Sur un sentier, peu engageant, qui a revêtu
Son armure d’épines et de brousailles ?


Nul ne lui prête plus aucune attention.

L’indifférence,
L’abandon,
La désertion pour celui qui a tant pris soin des pas
D’un être, d’un étranger, d’une inconnue,
D’un ancêtre, d’un parent, d’une amie.
Les constructions le menacent même,
Les mains ont pris le pas sur lui,
Arborant la hauteur de leurs murs, le gris de leur béton,
Emprisonnant les hommes, emprisonnant les pas.


Les restes de son existence attirent mes semelles funambules.
En sentir l’étroitesse,
En retrouver la trace …
Je m’engage sur le sauvageon.
Et là …
Le sentier malingre m’accueille
Comme au temps des bons vieux pas.


Son sol est toujours souple,
Même un peu plus qu’avant
Les épines, les broussailles,
Un simple bouclier,
Un rempart dressé naïvement contre les constructions.
Mes pas se mettent à écouter
Les histoires d’insectes et de fleurs
Qu’il veut me raconter,
Il en a plein ses haies
Depuis le temps…
Captivée, je me retrouve
Là,
Sur un coussin herbeux,
Juste à l’abri du temps.
Mes pas dressent l’oreille,
Entendent d’autres pas …
Des pas discrets,
Des pas légers
Pointent le bout de leur nez,
En sifflotant.
J’oublie les Il faut pas,
Choisis les Pourquoi pas,
Laisse ces pas joyeux

Se mettre dans les miens,
M’en remets aux bons soins du sentier généreux,
Pour poursuivre sur le fil …
Avec des pas de deux.

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