Le vacarme du silence

La maison est détruite, elle ne sera plus la gardienne de ceux qui y avaient élu domicile
La porte est devenue cendre, elle ne s’ouvrira plus en un battement accueillant
Chaque pièce, chaque objet y a perdu sa fonction, on leur a retiré leur essence
Les manteaux resteront accrochés à la patère, les parapluies fermés
Dans la cuisine, la fourchette ne servira plus à nourrir aucune bouche
Dans le salon, les livres ne seront plus tenus par aucune main
Dans la chambre, le lit n’accueillera plus aucun corps pour le repos
Dans la salle de bains, le miroir n’offrira plus asile à aucun reflet
La salle à manger ne réunira plus de tablées chamarrées et joyeuses
Non, des corps y sont étendus, leur sang imprègne le plancher d’un rouge lourd et
visqueux, encre indélébile inscrite dans le sol
Un peu d’eux est ici pour toujours, à jamais
La vie a quitté la maison, les larmes ne la ressusciteront pas
I        I        I
I        I        I
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Elles iront irriguer les cimetières où les gens ont en partage la souffrance
Ils n’y sont plus ennemis mais camarades, ils n’y sont plus étrangers mais semblables
Affectés dans leur chair, en proie à une détresse effroyable
J’ai pitié de ces tombes à qui l’on retire le droit d’offrir aux âmes fatiguées le répit
J’ai pitié de ces tombes qu’on viole jour après jour pour déposer en leur sein des corps
arrachés à ceux de leur mère et à leur existence
J’envie la bonté de ces pierres qui contiennent les cris désormais silencieux poussés par
des fantômes aux morts inhumaines
J’ignore comment elles supportent le vacarme qui s’élève autour et dedans, comment
elles absorbent les pleurs, recueillent le chagrin et restent sans haine, sceau inviolable
entre deux mondes, entre l’autre et soi

Pelouses vertes

J’étais là quand ils sont venus planter la pelouse
pour recouvrir de brins pareils la terre
qui occupait tes mains du matin au soir
j’étais là

pour l’enterrement de la terre

j’étais là

j’ai senti la pelouse fière
plantée
comme un premier jour de quartier pavillonnaire
la tournée des voisins
c’est nous – sourire sourire
c’est nous maintenant
J’étais là
planté
j’ai détesté une pelouse verte
pour la première fois

J’aurais voulu filmer

comme portables sur police dans scène de lynchage
consigner l’ostentatoire
j’aurais voulu quand
le dernier coup de bêche
sous tes yeux
et les loupes qui les grossissaient absurdes
tes yeux bille
qui commençaient à rejoindre les pierres
tes yeux ahuris tes yeux poisson
roulés au sable d’une mauvaise nuit quand
le dernier coup de bêche
pénible
et que les larmes coulent en silence
j’aurais voulu
te dire des choses qui repoussent
mais l’herbe avait déjà tout pris

J’étais là et ce carré de jardin était la preuve que
tout passe
la preuve que
ce que l’on aime
tout
pourra être recouvert d’une pelouse verte

J’étais là et c’était la preuve que
tout ce que l’on aime mérite d’être aimé
Que les pelouses
aussi
peuvent recueillir le pardon.

Dunes

Les dunes perdent espoir
Sous les pas impatients
_____________Elles s’échappent
__________________Trouent les bords de l’île

On a oublié les dunes
Leur parfum de sueur
L’odeur des immortelles jaunes
Et leur fatigue de château de sable écroulé

Leurs pieds tenaient dans des racines
Face au vent
Face aux vagues
Face au désespoir des marées

Le long des marges dans mon regard de myope
Je ne crois plus au langage des dunes
A leurs formes rouillées
A perte de vue

ma chambre est une chambre de morts
trois générations
et des inconnus mais pas beaucoup
il est mort là où je dors
pas ma chienne

il est mort sous ma fenêtre
la fenêtre sous laquelle je fais l’amour parfois
là où j’ai beaucoup dormi surtout
elle est un peu froide le fenêtre mais ça remplit le coeur quand il y a du soleil
je peux pas en vouloir à un objet je crois
on a vécu les mêmes cycles
la même lumière à la même heure
ça devait être différent pour lui
pourtant

moi en plus j’ai changé de lit
l’ancien puait le suicide et le deuil
pendant longtemps j’ai
pas pu changer mes draps
j’avais peur de perdre tes cheveux
mais ça passe
alors j’ai changé mon lit de place
j’ai changé de fenêtre
elle est plus grande
t’étais belle dans mon lit avant
mais c’est devenu flippant


et les tiroirs dessous 
ils sont plein
ils dégueulent de nous
ça me tords le bide
de ce que t’as oublié
de ce que t’as laissé
tu t’en fiches des objets moi non
j’en ai partout
même dans mes plantes
je me dis
ça ferait du mal à maman si je jetais mes Legos
alors je les fous dans les plantes
mes plantes
ils sont bloqués dans la terre ça me tords le bide aussi de les voir
elle  est beaucoup trop mouillée parce que j’ai peur
c’est pas grave tout ça en plus ça n’a pas d’odeur
Nana m’a dit rien n’est grave à part la mort
elle a raison
un peu
Mais quand il est mort ici dans
ma chambre
la sienne
ç’a été c’était pas si grave c’était logique triste oui c’est vrai
depuis je vole les bougies des églises
et j’en fous partout
faut veiller sur mes Légos
sur mon nouveau matelas sur mes draps propres et puis je vois pas
où je prierais sinon 

parce que j’ai pas pu prier devant lui on m’a dit non il aurait pas voulu
à l’époque j’aurai pu tout casser j’ai du garder mes chapelets
maintenant y’en a partout
pas pu prier devant toi j’ai beaucoup prié celle que j’ai jamais connue 
y’a plein d’espoir dans la cire les deux sont brûlants
j’ai toujours perdu mes briquets
c’est pas grave
les bougies donnent pas chaud 
la (ma) chambre est tout le temps fraîche
très humide
elle doit pleurer plus que moi
j’ai la pièce de la maison qui ressent tout
elle suinte d’émotions plus que moi parfois et tu dirais que c’est pas possible
parce que je suis toujours plein de tout
que j’ai beaucoup débordé dans ma chambre et tu le sentais
j’ai tout changé et même ma bibliothèque pourrait tout retenir

je me cache plus dans ma chambre de morts
c’est dégueu de l’appeler comme ça
j’y ai toujours été bien elle a rien de glauque
je l’ai toujours bien habillée et quand y’a des gens elle parle de moi

à moi elle me parle souvent de toi et des fois ça me fait très mal
j’en veux à ma chambre de t’avoir fait partir mais je sais
que c’est pas elle
je suis responsable
mais je suis pas responsable de son humidité c’est un souci de fondations ça
peut-être que j’en suis responsable
ou les générations avant moi

elle me parle moins de lui ces dernières années et puis c’est normal
c’est pas à elle de tout me dire tout le temps
c’est apaisant
que je doive chercher ailleurs que dans ma chambre de mort

Dans le jardin de Marlène Poisson

Il y a des piles de chaises assises les unes sur les autres, un lapin en ciment vexé qu’un premier regard distrait le prenne pour un chat, des claies en bois, prêtes à l’emploi depuis des mois, pour palisser n’importe quoi, leur bois a soif ; il y a cet engrais concentré qui étouffe dans son sac plastic jamais ouvert, des pots en céramique cul par dessus tête obligés de regarder le sol ; il y a bien au centre le chêne patriarche d’où pleuvent des glands joufflus et les fientes acides de pigeons satisfaits, des ailes claquent de plaisir ; il y a le palmier en pot qui profite des derniers beaux jours avant d’être confiné dans la véranda, les parasols repliés ligotés les jours gris ; contre le mur un vélo aux besaces fatiguées, à son guidon un avertisseur caïman en caoutchouc poèt-poèt se sent ridicule, il l’est ; il y a une échelle en aluminium, abandonnée couchée dans l’herbe, et sur la table une tasse de café vidée, qui lira dans son marc, qui lira ce texte ?     

Plus personne ne pense
Au jardin
Plus personne ne se souvient
Du cerisier
Plus personne ne laboure
La terre
Puisqu’il n’y a plus
De jardin
Ni de terre

Le jardin n’a plus
De cœur maintenant

Les herbes baillent
En attendant
L’hiver

Le grillage de rouille
Ne ferme plus
Les nuits ont rongé le verrou

Je suis seule
Sur cette terre à l’abandon
Dans ce jardin qui n’est plus
Et je regarde les étoiles

Le champ du bois

Le parc de la grande maison
Le grand parc de la maison
Le parc aux allées de graviers roses
qui rentraient dans les plaies de nos genoux
Le parc aux massifs de pétunias
ses pétunias
mangés par les chevreuils
Le parc et la maison
trahis


C’est la rancœur qu’exhale chaque feuille
la lassitude des courtisanes
Quand les murs du harem en ont assez de ne plus être choisis
Il y a du dépit dans les barrières qu’elle faisait peindre en blanc
pures
dans les haies de thuyas taillées
nettes
les noisetiers près du portail
fermé après le rituel du soir


Le parc a fleuri
Le bois a poussé démultiplié
Ce sont nos promesses qui ont fané
mais ne peuvent les voir que ceux qui les ont faites
Il y a les promesses qu’on donne
celles qu’on reçoit
celles qu’on tient
celles qu’on oublie
celles qu’on délaisse
celles auxquelles on s’accroche
celles qu’on entretient


on entretient nos âmes, on entretient nos corps
on n’entretient plus les lieux
tout au plus des souvenirs, une piscine


les promesses des souvenirs sont des promesses mortes
et la grande maison le sait
elle était le réceptacle de toutes nos promesses,
des promesses d’autres avant moi
des promesses qui étaient mes murs
on m’a dénudé, on l’a desséchée


L’herbe du parc a planté ses racines dans d’autres cœurs
Les massifs regrettent de m’avoir laissé
complaisamment abattre mon filet sur les tiges
de leurs filles au passage des papillons
et promettent entre leurs dents
qu’on ne les y prendra plus
La balançoire dans mes rêves
grincera toujours d’un bruit rouillé

La maison du haut de son perron de reproches
reste silencieuse et se laisse habiter
désormais
immobile
sans élan, sans don, sans foi
Ses fondations écrasent les promesses
Elles s’envolent par-delà les cheminées
sans même s’accrocher aux arêtes du toit

Avec Forough Farrokhzad

Au pied de la falaise
Il y a le vent dans sa tanière
Comme un ours dans le calendrier
Il y a le temps dans ses crinières
Comme un rat entre mes côtes


Sur la plage, l’écume aigre
D’une mer qui n’a plus de saisons
Et la lumière qui souffle en rafales
Qui ébouriffe les peaux
Qui incendie la mienne


A flanc de falaise
Le chant de l’oiseau est friable
Et rauque
Comme ces chants d’une langue inconnue
Que je comprends
Dans leurs tambours
Il garde le ciel comme je garde un cap
Mauve
Comme une bruyère insoumise
Comme un deuil tout en pudeur


Au bord de la falaise
Là où le vent prend démences
Où il rit comme une hyène
Avant son saut de l’ange
Au bord de la falaise
Me prend dans le ventre
Le vertige du vautour

Je n’aurais pas dû t’écrire.

Je n’aurais pas dû revenir, des années après, écrire sur toi.

Je t’ai changée.

Avant, tu étais le sentiment de l’été.

Tu étais orangée, jaune,

soleil sans cesse devant derrière et contre tous.

Tu étais les glaces les jeux dans le sable la paella,

le sable doré les immeubles vagues,

tu étais les incroyables douches en béton sculpté.

Avant, tu étais les allées de pins chauffées, les vacances sans fin, tu étais l’enfance.

Tu étais un mirage, un conte, avant que je t’écrive.

Si je n’avais partagé avec mes frères les souvenirs confus de ton existence,

j’aurais sûrement cru t’avoir inventée.

Tu étais une image flottant à côté de la petite rivière au centre du pré, des carreaux cassés du carrelage de grand-père et des pieds nus au petit déjeuner.

Tu étais mes 4, tu étais mes 6, mes 8 ans.

Et puis j’ai voulu te retrouver, te recréer, t’inventer.

Je me suis dit pourquoi te laisser à l’état d’infans alors que je pourrais faire de toi une créature à moi, un livre !

Tes immeubles pyramides coulant dans des couchers de soleil artificiels.

Tes bancs de béton aux motifs aztèques sculptés à explorer.

Tes pins méditerranéens exhalant la chaleur paresseuse d’un jour sans fin.

J’ai voulu t’écrire.

Inventer un personnage pour t’arpenter, lui donner des baskets usées et un regard moqueur sur tes airs de station-balnéaire du peuple.

Oubliant l’enfant qui t’arpentait sans honte, avec au cœur la joie pure et la certitude que la vie serait ainsi.

Je t’ai figée sous les traits d’une ville nouvelle inventée pour des vacanciers sans imagination.

Je n’aurais pas dû t’écrire.

Je n’aurais pas dû revenir tâter ton béton pour vérifier que ce que j’écrivais correspondait à mes souvenirs correspondait à la réalité.

Mais je ne t’ai pas complètement gâchée, tu existes encore un peu, à côté de la rivière au milieu du pré, il y a une vaste plage dorée.