La rue à cette heure matinale commençait à frémir. Le givre, sur les trottoirs déposé, scintillait à la lueur dorée des lampadaires. Ces derniers jours, le vent d’hiver avait pris ses aises, soufflant comme on pouffe, par éclats. Le silence peu à peu se brisait dans l’air vif.
Montaient alors les claquements des talons sur le bitume, le bruit de métal des rideaux qu’on soulève, les premières voix encore enrouées de la nuit et le crissement des pneus sur la route gelée. Les fumées argentées s’échappaient des cheminées comme aspirées par le ciel blafard, un ciel annonciateur de neige. Le bleu des montagnes par-dessus les toits s’altéraient doucement à mesure que s’égrenaient les minutes. On voyait désormais les enfants, en grappes, arriver de chaque côté de la voie, emmitouflés des pieds à la tête, le cartable sur le dos, les mains dans les poches et le rire en bandoulière. Mon regard
s’accrochait à l’élan de leur jeunesse. Avec joie, chaque matin j’attendais le passage de ces petits écoliers. Les ans avaient coulé sur moi sans que je m’en aperçoive. J’étais la Vieille, désormais.
La vieille est assise derrière la fenêtre des heures durant. Spectatrice du monde, qui sans elle poursuit sa course folle. Le corps perclus de douleurs, l’esprit dégradé, la vieille ne bouge presque plus de son petit appartement ; ses jambes ne la portent guère dans les escaliers si raides des vieux bâtiments de ville. Sauf lors des visites, trop rares de son fils, de sa fille ou d’amis qui lui restent. Car il faut, à la vieille, des yeux, des bras et des oreilles pour aller au dehors. Même au dedans, maintenant, c’est difficile. Se déplacer du lit à la fenêtre, de la fenêtre à la table, de la table à la salle de bains. Le moindre geste devient compliqué pour la vieille qui vieillit. L’horloge, usée elle aussi, continue malgré tout à battre la mesure de ses journées. De bonne compagnie, elle est son repère, la gardienne de son passé et son joyeux carillon, le messager de son avenir, même incertain. La vieille ne veut avoir besoin de personne mais si quelqu’un, là, s’approche, elle a toujours quelque chose à lui dire. Car elle a vécu tant de choses, la vieille, de l’autre côté de la fenêtre.
Si vrai !
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