Nous épluchons des pommes.
Il a les manches relevées de celui qui a tout compris.
il a dit « quelqu’un de noble ». De qui parle-t-il ? Je ne suis pas.
Hier il a oublié chez moi un sac et ses pommes achetées au marché.
Aujourd’hui nous épluchons les pommes et préparons du boudin. Nous sommes chez moi.
Il redécouvre mon appartement entièrement lambrissé. Il dit « il est orienté nord sud ».
Il passe de la cuisine au salon, tire les rideaux bleus.
Le maquillage à mes yeux coule à cause des oignons.
J’ai le sentiment d’être à la fin de ma vie. Il ne s’en aperçoit pas.
Son air est radieux.
C’est un mauvais jour.
J’ai passé quatre heures ce matin à écouter des gens pleurer.
Une femme dont le mari a pris l’habitude de la violer la nuit. Elle dort à présent dans le salon. Elle n’arrive pas à le quitter. Porter plainte. Autrefois c’est son frère qui la violait. Le frère s’est pendu. Elle ne s’est pas rendue à l’enterrement.
Dans la famille on parle.
Je lui ai dit « je vous crois ».
Nos mains se rencontrent dans le saladier. Il y a les quartiers de pommes qu’il redécoupe après moi.
Il fait les finitions.
Qu’importe qu’elles soient belles elles vont être mangées !
Il ne pense pas pareil.
J’ai des petits yeux. Fatigue. Écouter les personnes seules
7h du matin. Tristesse. Solitude. Violence.
Je ne suis pas seule.
Je suis avec lui.
Nous cuisinons. Il aime faire à manger. Moi je le suis.
Plus tard nous nous hâtons pour rejoindre le théâtre. Je passe à la médiathèque prendre de la poésie et quelques CD.
Nous allons voir une pièce intitulée « La mécanique du couple ».
Je déteste. Il n’est pas loin de me rejoindre.

Freloche

Je prends un arrosoir
J’arrose ma tête
Est ce que je peux faire pousser des souvenirs?
Des souvenirs qui n’existent pas encore?
Je me promène et j’arrose des gens au hasard
Faire pousser une mémoire où je serais
Surgir dans leur vie
Me créer en eux
Est-ce que je peux arroser leur cœur et faire pousser l’amour?
Est-ce que l’on peut effeuiller le cœur?
Sans amour le cœur s’assèche et devient pierre
Il sera pierre des millions d’années.
C’est comme ça
Immobile avec les autres pierres
Regarder le temps se pétrifier
Un jour, mon cœur m’a laissé tomber
Mais moi, si je laisse tomber mon cœur, est ce qu’il se casse?
Est-ce qu’il devient poussière?
Est-ce qu’il zone par terre avec les autres poussières?
Avec les sales élastiques de cheveux et les mouchoirs pleins d’amours qui dorment sous le canapé?
J’aimerais faire disparaitre mes poussières de coeur
Les poussières de mon cœur quand tu es partie
Les faire disparaitre avec mon balai et ma pelle
Faire disparaitre toute les tristesses de toutes les poussières de mon cœur
J’aimerais voir voler ce coeur abandonné
Accroché à un arbre au premier jour des vacances
J’aimerais que des yeux inconnus
Me murmurent des cris qui me touchent
Des voyelles qui me caressent
Des consonnes qui viennent en moi
Des mots qui se promènent dans mes veines
Et me constituent
J’aimerais prendre une gomme
Effacer ma peau
Voir ces mots se créer en phrases
Circuler sur mes nerfs
Me redonner la vie
J’aimerais prendre une scie et découper mon corps en deux
Chercher d’autres mots, trouver la lumière
Me recoller avec les larmes de toi
Parfois toutes ces histoires me mettent en colère.
Quand je suis en colère je prends mon aspirateur
2000 watts sans fil, la batterie chargée à bloc
Et je sors dans les rues
J’aspire les ombres
Toutes les ombres de toute la ville
Tôt le matin ou en fin d’après midi
Jamais à midi car c’est l’heure où les ombres se cachent
J’aspire l’ombre des immeubles
J’aspire l’ombre des chiens, l’ombre des enfants, l’ombre des voitures,
L’ombre des clochards, j’aspire l’ombre des lampadaires
Une ville sans ombre est une ville sans lumière
Je garde tout dans mon aspirateur
Je garde les sacs avec les ombres, avec la mélancolie,
Avec les peurs, les cris, les rires, les histoires, les fous
Je classe les sacs en heures, en jours, en années
J’archive ce que ma raison dépasse
Parfois j’ouvre un sac d’il y a 15 ans
Je le secoue en haut de la colline
Dos au vent, face aux lumières des réverbères
Je rends des ombres vieilles à la ville
Des ombres jeunes à leurs vieux propriétaires
Des ombres à ceux qui sont morts
On ne peut pas embrasser son ombre plus jeune 
C’est contre nature
J’ai ouvert un sac d’il y a longtemps avec son ombre à elle dedans
Une ombre d’elle que j’ai aspirée avant qu’un crabe ne la pince
Avant qu’elle ne soit nuage
Avant qu’elle ne soit ours, et lapin
J’ai découpée son ombre d’elle en six morceaux
J’ai rangé son ombre d’elle dans ma valise
Je peux emmener partout son ombre d’elle qui n’est plus
Parcourir le monde, lui parler, partager, vivre des trucs insensés
Fabriquer des souvenirs avec cette ombre d’elle rangée dans ma valise
J’ai un album photos de tous nos voyages
Sur l’une des photos, on nous voit attraper le bonheur
Avec un filet à papillon.

Dans mes rêves

Dans mes rêves les morts sont présents, bien vivants, on entend leurs voix, à tous les âges, à tous les étages, jusqu’à ma naissance. Pourquoi ne pas remonter plus loin, jusqu’à Lucy par exemple.

Les blancs ne savent pas rêver, dit le Chaman, alors ils détruisent tout.

Les blancs rêvent trop près d’eux-mêmes, dit la Catwoman, il faut pouvoir rêver plus loin, plus large.

Le paysage penche, j’ai la tête qui tourne, la terre aussi tourne, mais pas dans le même sens. D’où le malaise. Parfois je rêve que je souffre, parfois je rêve que je ne souffre pas.

Tu me prêtes un rêve ?

Des rêves peuvent-ils disparaître, comme des langues, faute d’utilisateurs ? Y aurait-il des rêves morts comme existent des langues mortes ?

Parfois je rêve que je me réveille et le rêve continue dans une langue agglutinante, il s’agit de forêt calcinée, d’ourdir, de gourdin, de mouche estourbie, d’Uber shit, de guerre souterraine, de changement climatique.

Dans le rêve j’ai bien dormi.

Ainsi

Qu’est-ce que l’effondrement ?
Est-ce que ça se danse ? J’ai déjà vu.e des pas s’effondrer goutte à goutte… Les points communs avec le labyrinthe sont-ils alors évidents ?

J’aimerais ne raconter que de belles histoires, à base d’aubier et de rhizome, que rien ne stagne ou soit fuyant, que la fin ruisselle grande et délicate.
J’aimerais t’écrire comme un baume, te baptiser à la gloire des bourrasques, que nos organes résonnent ensemble, pour toujours que tu me troubles.
J’aimerais entendre le plain-chant de chacune des graines souterraines, révéler le secret des arcanes fragiles, avoir l’acuité des rêves têtus qui jalousent l’architecture.

Pourtant les brèches lâchent, car chacun.e se toise. Peu de cœurs sont assez curieux pour découvrir le silence abrité par nos os. Les entrailles deviennent alors une bataille.
Mais je ne suis qu’une mouche.