Nulle part

Tu n’as pas eu le papier
Pas de papier pas de travail
Pas de toit pas de pain

Tu ne connais pas cette rue
Tu ne comprends pas ce monde
Tu n’entends plus le rossignol
Tu ne goûtes plus les grenades
Les galettes au miel de ta mère
Jamais
Il n’y a plus de musiques
Plus de danses
Rien n’est comme tu l’avais rêvé

Moins de vigueur dans ton corps
D’espoir dans ton coeur
Tu ne connais pas cette rue
Pas de toit pas de pain pas de main amie
Personne
Et tu n’iras nulle part

Tu ne prendras nulle part à ce monde
Ne recevras nulle part du gâteau
Rien
Ne te sera donné

Et tu ne pourras pas leur dire
Tu mentiras
Ne retourneras jamais sur tes pas
Jamais

Tu n’es pas mort
Tu ne vis

Nulle part 

Je me lève 
Je vois la masse de ses cheveux 
Ses yeux émeraudes 
L’amoncellement d’objets 
Je manipule mon angoisse
Et ses vignettes travaillées avec soin
Où as-tu cherché ce paysage aussi parfaitement désordonné
Cette chambre kaléidoscopique
Tu es inconstante dit-il
Hier tu m’aimais avec ces moments d’exaltation 
Et j’ai pensé que nous pourrions former un beau couple
Je suis une ratée tu sais 
tantôt je désire la beauté tantôt simplement son ombre
Je veux dire
Qui aurait envie de vivre avec la nudité osseuse
D’un fondu au noir

Du bout des doigts

Du bout des doigts
La fenêtre raconte
Un autre paysage
Ni dedans, ni dehors
Il est entre les deux
Dans son habit d’hiver
Emmitouflée de buée
La fenêtre invente
Le monde
D’un bonhomme tout petit
De la fleur de printemps
Du soleil qui rit
Des étoiles en suspens
Sur le ciel bleu nuit


Du bout des doigts
La fenêtre change son décor
Dans son habit d’hiver
Retient encore la buée
Attend qu’ils s’approchent
Et elle montre encore
Une touche de fantaisie
Un espoir
Un éclat
Sur le gris du dehors
Les esquisses enfantines
Qui dégivrent l’aurore


Du bout des doigts
La fenêtre invente
Ni dedans, ni dehors
Un monde à soi
Dans son habit d’hiver
Supplie alors la buée
Attends encore un peu
Je voudrais te montrer
Toute la beauté du monde
Que seuls des yeux nouveaux
Sont capables de voir
Que seuls de petits doigts
Peuvent imaginer


Du bout des doigts
Sur la fenêtre
Comme sur une page blanche
Ils tracent
Le bonhomme tout petit
La fleur de printemps
Le soleil qui rit
Les étoiles en suspens
Dans le ciel bleu nuit
Puis ajoutent un bateau
Qui se met à voguer
Dehors dessus les branches

Et qui file au dedans
Sur les fleurs du papier

Du bout des doigts
Dessinent sur la fenêtre
Les paysages
Qui naissent dans leur tête
Ils sont un peu dedans
Et dehors tout autant
Enfin signent le tableau
Sur cette buée d’hiver
En embrassant la fenêtre
Par le bout de leur nez

Un grain, des grains, de tout petits riens,

Peau piquetée de petits riens,

Semis à la volée comme points de suspension

Égrainés au hasard, comme perles tourmaline

Accidents minuscules sur les plis d’une peau

Peau gravelée de petits grains goudron,

Peau ciel blanc constellée négatif,

Affluence de petits riens petitement palpables,

Émergence de grains de peu

Compter les petits grains, les petits beaux,

Les petits joyaux qui font une peau.

Bien sûr il y a l’aube
Sa peau de lait
La soie de ses cheveux
Ses traits de fusain dans les nuages
Cadran solaire des oiseaux
Sur un pointillé de nuit


Bien sûr il y a la lumière
Ses nervures sur les murs
Les copeaux qu’elle taille dans l’eau vive
Ses filets tendus
Entre rouge et violet


Bien sûr, il y a les arbres
Et le ciel qu’ils découpent en fractales
Il y a le givre et ses dentelles insolentes
La mer et l’opale de ses ombres
Il y a les étoiles
Leur âge qui s’exprime en voyages


Il y a ces coïncidences entre le monde et moi
Ces moments-là
De bascule
D’éblouissements
De reconnaissance
Bien sûr
Mais ce geste
La paume de mes mains dans les méandres de ton dos
Quand elles l’ont lavé pour la dernière fois
Quand il n’était plus rempart
Contre les terreurs du lendemain
Ton dos devenu tableau noir
Où je devais tracer ce matin-là
Les mots de l’au-revoir
Ce geste
Qu’il fallait incroyablement beau
Pour qu’il garde le souvenir de nous

je reconnais ma voix
je reconnais les lieux
je suis seule encore et tu es déjà là
quelque part
pas loin peut-être même tout près
peut-être même que tu peux me voir
déambulant l’eau sous les pas
la vague au cœur
le frisson d’avant le frisson
quelque chose dans l’air me prévient
un avant-goût de toi
me picote le bout des doigts
je ne sais pas quand tu arrives sur cette passerelle
qui surplombe le canal
et toute la vie assise sur les quais
riant fumant prenant le soleil
mangeant la joie
sans craindre qu’elle disparaisse
sans penser à demain
le bonheur des autres
et le mien
je ne sais pas si je suis bien là
mais j’entends ta voix
je te reconnais
à l’aveugle
et je goûte pour la première fois
à tes lèvres où le désir déborde
et où le mien palpite et coule
à pic
tu me retiens vertical
au bord du vertige
dont tu es la cause
alors ton regard
alors ton sourire
plus légers qu’un envoûtement
l’envie de rester un peu plus
que longtemps
les mots peuvent bien se taire
deux minutes
nous aurons tant de choses à nous dire
que même aujourd’hui
à l’absent je parle

De l’imperceptible lumière qui dessine un rayon de poussière entre les persiennes s’invitent les courbes du ciel, les parallèles des fils électriques et les lignes conductrices des toits de tuile qui tracent un chemin de terre ocre rouge comme un appel des possibles. Les brisures nuageuses qui flottent dans l’immensité silencieuse de quelques étoiles qui brillent de-ci de-là avec parcimonie mais qui peu à peu s’éteignent pour laisser place à l’aube qui se teinte de ses couleurs rose et violine sur un jour qui se lève encore. Elle va attendre là, feutrée dans ce temps suspendu, lorsque l’esprit et le corps s’éveillent à peine entre opacité et lumière, que ce monde éclot dans un souffle de mots qui naitra de nouveau sous sa plume, la fenêtre

Comme une fenêtre sur, presque
ichigo ichie

La fenêtre
Le ciel
Par la fenêtre, le ciel
Par le ciel, une fenêtre
De l’âme, le reflet
Sur la fenêtre, une goutte
Pluie déposée un après-midi gris d’orage
Par le ciel triste et troué
Comme un tissu abandonné sur le trottoir
Humide de pluie
Après l’orage d’automne comme
les gens dans la rue comme
le gris des immeubles
le gris des regards
le gris des peaux tirées
le gris des manteaux des écharpes des sourires usés des gants
élimés du souvenir
sur la beauté des branches des arbres noirs sur le blanc du ciel gris

(au moment présent, où je retourne ma tête)

chevelure dansant dans l’orage avec les cordes qui pleuvent en
s’enroulant
la pluie qui pleure
Et l’âme emportée dans leur
valse à travers
la fenêtre ouverte sur un paysage
intérieur

Ne pars pas
ne t’envole pas
tes sœurs tombées
ne sont pas encore mortes
pas tout à fait pourrissantes
dans leur manteau d’hiver

pose devant ma fenêtre
unique survivante
tu tiens par un fil de compagnie
tu ne fais pas de bruit
tu me diffuses des images en couleurs
le givre te dessine des contours de rosée glacée
le soleil joue la transparence de ton or
danseuse le vent te souffle son haleine

et puis si
va-t’en !
je sais que tu ne peux résister
aux éléments des frimas
aux appels de celles qui s’enterrent peu à peu
feuilles d’automnes en tapis d’écus d’or
pour donner naissance à de fragiles violettes

devant la fenêtre
ton ombre sur ma page blanche
se balance comme poésie
reflet de ton visage
les prochains abricots d’argent
ne sont pas en sommeil
sous l’écorce craquèlent les soupirs
des bourgeons bilobés tout nus

laisse toi tomber

ne sera pas un manque
dans ma solitude ton absence
me dicte en signes invisibles
pas à pas
une écriture
dans une langue que je ne parle pas encore
alphabet de l’humus

La pierre de Rome est ocre et abîmée. Rome est une grande ville et ses boyaux se tordent. Rome se souvient de tout et conserve ses récits dans la pierre du bâti : la nonna qui sert son sac contre ses seins tombants, le cri du chien errant de la via Trastevere, les enfants qui chantent dans les rues, l’odeur de friture, Romulus, sa louve et les femmes qui s’embrassent. Toutes les joies et les peines sont gravées dans la pierre de Rome. C’est le vertige des grandes villes.

Les ruines de Rome sont rouges au coucher du soleil. Elles s’étendent de tout leur long sur le bitume, ridées par la chaleur et le temps. Les ruines rougeoyantes de Rome me font pleurer, elles se souviennent de tout. Le soleil brûlant et la rétine du midi : pourquoi faut-il se souvenir de tout? Ces instants de bonheurs familiers, au creux des soirs d’incendie, je les pleure comme on pleure les morts. 

Les femmes de Rome s’embrassent et puis elles s’arrêtent, montent dans un train et la suite on ne la connaît pas. Elles quittent la ville. La terre et la mousse ne se souviennent que de l’humidité de la pluie. Ailleurs, il n’y a plus de pierres et plus de mémoire du tout. 

Mon chagrin fatigue la rue. Tout est gravé dans la roche de mes organes. Les histoires s’enlacent dans leurs cavités visqueuses – ton odeur la nuit – entre mes veines – ton rire –  mes intestins – le sel séché – mes artères et ton étreinte. Le jour va bientôt se lever.