Luz de luna

Autrefois vivaient trois femmes dans la même forêt, sombre et marécageuse. La femme squelette, la guérisseuse nue et la peintre diabolique. La première cliquetait, la deuxième cueillait, la troisième transportait sa peine. Elles s’étaient toutes les trois isolées du monde, chassaient, pêchaient et buvaient l’eau à la dernière des sources. Leurs bouches avides dirigées vers le dernier filet d’eau pure aux alentours. Elles s’entraidaient. 

L’une des trois avait un tempérament à tuer les oiseaux. Elle était ivre de sa propre rage, une rage croissante depuis son plus jeune âge. Fort heureusement, elle soulageait ses colères à coup de pigments sur les rochers. Des peintures rageuses qui la laissaient exsangue pendant plusieurs jours mais qui, comme une saignée, la revitalisaient et l’attendrissaient. 

Un jour, pourtant, son énergie créatrice s’est tarie. La vie apprend que ce dont on ne prend pas soin dépérit. Elle restait sourde aux appels des deux autres femmes qui veillaient sur elle et la voyaient se dessécher. Elle perdit donc un matin le goût de la couleur et des gestes de peindre. Sans cette purge régulière, elle devenait folle. De rage et d’agonie. 

Elle voulut disparaître mais ne supportait pas de laisser ces deux forces de la nature, ces deux femmes libres devant l’adversité, continuer de danser de tout leur saoul. Elle ne pouvait pas imaginer relever la tête ni se soulager de son mal en les laissant en vie. La jalousie avait parlé. C’était décidé, elles devaient périr avec elle. Elle les emporterait dans son sillage funèbre. 

Elle peint alors, avec son propre sang vicié, deux vieux châles en traçant des signes ensorcelés. Des signes diaboliques qui absorbent les élans, terrassent les envies, noient les forces vives. 

Une fois offerts et portés sur les épaules, la transformation opéra comme prévu. Les deux femmes perdirent instantanément l’instinct qui d’habitude les accompagnait. Sous la lune, les deux châles s’agitaient. Une danse fiévreuse et trépidante, sans répis et sans fin. Sans plaisir et sans joie. Un rythme effréné qui laisse hors d’haleine.

Le corps habité et vide, jeté au sol, elles tressautaient sans conscience. Le mauvais sort, le toxique, allaient avoir raison de leur corps et esprit. Tête engourdie et diable au cœur, elles sombraient. Bien loin de leur Soi et de leurs tendres réparations qui les avaient accompagnées jusque là.

Elles étaient déjà presque perdues quand un rayon de lune les extirpa de leur sidération et par là même du maléfice. Un silence se fit. Enfin dans l’immobilité, elles suffoquaient les yeux exorbités. Comme une reprise d’air après une trop longue apnée. La conscience revint sur leur esprit brumeux. 

L’une reprit confiance en ses os, l’autre reprit confiance en sa peau. Leur socle fiable. La vie reprit ses droits et les joues des couleurs. Les signes de la mort ne s’y trompèrent pas et quittèrent les châles en voltigeant. Ils se posèrent alors sur le corps inerte de la troisième déjà froid.

Un commentaire

  1. Avatar de Inconnu

    Oups! Désolée, un malentendu dans mon dernier commentaire sur ton conte aux 3 femmes. Je n’étais pas encore présente dans les ateliers de Laura lors de la consigne « Écrire un conte cruel comme un poème d’Anne Sexton ». J’ai adoré ton conte… mais au départ j’ai cru que tu citais Anne Sexton!!!

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Répondre à Poésia Nim Nimellia Annuler la réponse.