Adieu

Adieu larmes solitaires

Adieu corps acharné, bonheur accaparé, requiem, mots de fumée

Adieu projet frileux, cahier brouillon

Adieu le noir et la peur qui rit avec

Adieu illusion chimique

Bonjour

Adieu vide apprivoisé, chat errant du cimetière

Adieu nuit nuisible, silence et somnifère

Adieu excès de sagesse

Adieu abondance d’abandon

Adieu blandices exclusives, trajet aqueux, bras ballants 

Bonjour vous

Adieu âcreté

Adieu pierre rugueuse, crayon malade

Adieu indifférence souffrante, dédale poussiéreux

Bonjour amour

Adieu langue de la mort

Adieu mine aiguisée

Bonjour, je vous aime

Adieu

Dans le miroir, un monstre

un matin
je suis devenue un monstre

dans le miroir —
un monstre

je me suis réveillée
avec le visage d’un monstre

le soir d’avant
le matin du soir d’avant
tous les jours d’avant
je m’étais réveillée

dans le miroir —
je n’étais pas un monstre

je me suis demandé
pourquoi
pourquoi j’étais devenue un monstre

tu m’as dit
mais
tu n’es pas un monstre

j’ai pleuré
avec ma tête de monstre
ce n’était pas vrai
ce n’était pas vrai
mais c’était si gentil

j’ai dit

regarde-moi bien
dans le miroir —
regarde-moi
tu vois bien
que je suis un monstre

tu as dit
arrête
arrête de regarder le miroir
toi tu n’as pas changé

un matin
je me suis réveillée

dans le miroir —
je n’étais plus un monstre

depuis

le matin
je me réveille

dans le miroir —
j’ai un peu peur

je sais

j’ai été un monstre

Vous

Tu aurais dû vivre et puis…
Tu aurais dû être et aimer…
Tu aurais dû me sourire, tenir dans mes bras…
Tu aurais dû avoir le droit d’exister…
Et puis non…
Tu aurais pu et puis…

Et puis je t’ai tué.
Et puis je suis morte avec toi !
La vie est cruelle parfois mais est ce une excuse à tout ?

Me pardonneras tu ? M’as tu pardonné ?
Me pardonnerais-je un jour ?

Et puis la vie continue…
Je réapprends à vivre, à aimer, à respirer avec ce vide en moi
Je réapprends à être avec ton vide en moi
Est ce mal ?

Vis tu encore en moi, quelque part…?
Vis tu en elle ?
Cette vie merveilleuse, ce petit être ronronnant, cette boule de poils qui est venue à l’heure où tu aurais dû toi…
Mon félin, ma douceur, toi qui n’est pas “ juste un chat ”, comme ils disent parfois.
Tu es l’enfant qui demandait à naître
Tu es la vie que j’ai cru être obligé de refuser
C’est peut être fou ou peut être pas tant que ça…
Toi tu es là, et j’espère que bientôt tu rencontreras tes  » frères ou sœurs  » de lien à défaut d’être de sang

La peur provoque une espèce de frisson :
le long des bras
le long de la colonne vertébrale.

La peur se dirige vers le bas.

D’où vient la peur ?

Non.

Pourquoi la peur se manifeste-t-elle ?

Non.

Quand est-ce que la peur se manifeste ?

La peur se manifeste lorsque
je m’apprête à agir.

La peur est une sensation non
la peur est un message
que mon corps m’envoie pour dire : c’est dangereux

la peur ne me dit pas exactement ce qui est dangereux
simplement : c’est dangereux.

Qu’est-ce qui est dangereux ?
Dois-je agir malgré la peur ?

Non pas dans tous les cas.

Parfois ne pas agir signifie être caché parfois être caché permet de survivre
survivre prend plusieurs formes
et survivre reste néanmoins
survivre.

Mais cela est vital de savoir agir malgré la peur
cela est vital de savoir ignorer le message : c’est dangereux.

Lorsque j’ai peur je sens que je vais mourir.

Est-ce l’objectif de la peur ?

Donner l’impression de mourir pour indiquer le risque de mourir
comme donner une douleur fantôme pour indiquer le risque de prendre un coup.

Cela dit je risque très rarement la mort

cela dit si je comptabilise les moments où j’ai eu peur
la mort n’est pas impliquée

la punition l’est.

Attends je récapitule :

la peur se manifeste lorsque je m’apprête à agir
la peur me signale un risque de danger – potentiellement de mort
la mort n’arrive jamais, mais la punition

peur = action = punition = mort

la peur se dirige vers le bas.

Ainsi mon arrivée dans le monde.
Je dois te raconter le bébé gros et gonflé, les regards détournés, la gêne qui contamine, les disputes en rêve au-dessus du berceau.
Je dois te raconter les graviers de la cour, les cris des balcons, les luttes de bac à sable où je perdais toujours.
Je dois te raconter les mains chaudes de ma grand-mère, l’odeur sucrée de l’appartement, la laine qui gratte. La mousse au chocolat dans le ramequin en verre.
Je dois te raconter le corps changeant, l’arrivée du beau-père, le frère puis la petite sœur.
Ainsi la vie verre bouteille, les mots tessons dans la cuisine avant le départ à l’internat.
Je dois te raconter la rencontre avec ton père, les couleurs de l’Espagne, la tendresse qui prend du temps.
Je dois te raconter le ventre plein, la vie pleine de bras potelés, les plus belles années je crois.
Parfois les murmures qui hurlent dans la tête le soir, la marche rapide autour de la maison, trois, quatre tours de suite pour calmer le dedans.
Je dois te raconter le travail qui sauve certains jours, qui plombe les autres.
Je dois te raconter la colère montante, une vague qui écrase le plexus, les efforts pour rien.
Je dois te raconter la joie des samedis soirs, les croque-monsieur et vos bavardages.
Je dois te raconter le départ des enfants.
Ainsi les chambres vides quand je mets en cartons toutes les affaires.
Je dois te raconter les promenades à vélo, les villes étrangères tous les deux, le jardin potager.
Souvent le mouvement incessant car nécessaire, la course, la nage, la marche rapide, même dans le sommeil la valse permanente.
Tu sais la maladie qui surgit.
Je dois te raconter vos messages, vos voix réunies à nouveau, la douceur d’un printemps sauvage.
Je dois te raconter la faute dans mon corps, la culpabilité qui hante, vous avoir transmis ça.
Je ne peux pas te raconter quand j’avais douze ans, je ne l’ai jamais dit à personne, j’ai oublié.
Ainsi le mal qui prend le ventre, les jambes, la gorge et la parole.
Je dois te raconter que j’étais là, même muette et inerte, quand un goéland s’est posé sur le rebord de la fenêtre.
Je dois te raconter que j’étais là, quand tu as murmuré à mon oreille, le dernier jour.

avant l’attente il y avait l’attente
avant qu’on la remarque
elle nous avait remarqués
avant qu’on la ressente
elle est déjà là

dans le corps
dans la bouche
entre les dents
sur le bout de la langue
au creux de la poitrine
dans la manière de respirer

attendre n’est pas rien-faire
attendre c’est
tenir sans savoir-quoi
marcher sur-place
dans un temps qui n-avance-pas

barthes disait : l’attente est un délire je suis fou de celui qui ne vient pas
oui c’est ça l’attente
la folie tranquille
celle qui remplit les minutes de
scénarios invisibles

on imagine des retours des phrases des gestes des signes… on imagine
on s’invente des réponses des questions des… on s’invente

parfois même on n’attend personne
on attend que ça cesse
on attend que le jour change un peu
qu’il y ait un signe
un minuscule quelque chose
dans le rien d’une attente
bruyante de silence
alors on attend la nuit car elle
elle n’exige rien
elle laisse faire
elle éteint les silences en les offrant

quelqu’un un jour a dit : ce que nous attendons révèle ce que nous croyons mériter
je ne crois pas au mérite
mais je regarde mes attentes
les formes qu’elle prend
sur mon corps
dans mon corps
entre mon corps & le corps des autres

je regarde la taille des mots que je ne sais pas
prononcer ni écrire ni penser ni même rêver

glück a écrit : toute sa vie on attend le temps propice
puis le temps propice s’avère être l’action accomplie

et quand j’y pense je glisse
dans cette attente
j’apprends à voir autrement
à voir une lumière lente
qui s’installe dans l’entre
son goût son odeur sa texture
sa respiration par à-coups
ses heures calmes
ses secousses
cette partie vive du
vivant colorimétrique

Et comment aimer sa vie totalement ? 
Les choix et les résultats,
les conséquences de ses actes 
et toutes les réactions chimiques au monde 
qui moussent dans la tête et mélangent les pensées
La confusion, la mousse.
Et puis le relâchement du liquide qui décante,
la paix.
Se foutre la paix 
leur foutre la paix 
Lui laisser le temps de circuler la mousse 
de faire son chemin.
Donner une chance,
attirer la chance, attirer une bonne heure
qui s étale 
et dont on se souviendra.

Cent millions de personnes transitent par cette gare chaque année. Cent millions de fourmis qui creusent des galeries imaginaires dans les tunnels de la gare. Cent millions d’hommes de femmes de filles de fils de pères de mères de vieux de vielles de salariés de chômeurs de retraités d’étudiants de fonctionnaires. Cent millions de fourmis apprêtées assignées à leurs tâches quotidiennes. Deux cent soixante-treize mille personnes grouillent sur le parvis de la gare chaque jour. Deux cent soixante-treize mille fourmis attirées par l’odeur du sucre du gras de l’essence de la moiteur du métro de la profondeur des tunnels sous la terre. Deux cent soixante-treize mille fourmis qui grouillent avancent reculent montent descendent cours marchent entrent sortent. La gare dégueule dans les rues deux cent soixante-treize mille fourmis chaque jour qui vont viennent remontent la rue slaloment se pressent. Un pour cent d’entre elles n’ont pas les yeux rivés au sol. Un pour cent d’entre elles regardent devant autour les gens les lumières le plafond de verre l’horloge centrale la texture de l’asphalte les joints des carreaux du métro. Un pour cent d’entre elles regardent le ciel en sortant. Deux cent soixante-treize mille fourmis humaines grouillent sur le sol dallé de la gare, grouillent du bout de leurs antennes sur les rampes d’escalator, grouillent les entrées et sorties, grouillent le café à emporter, le sac sur le côté, grouillent le menton rentré, grouillent leur respiration par saccade. Je regarde les un pour cent de personnes qui regardent le ciel. Je regarde le ciel. Puis je rentre dans le tunnel putride. Je me fourmis.