je veux
et je dis cela comme une phrase qui vient d’ailleurs comme elle passe à travers moi sans m’appartenir


je veux
et je marche dans une langue qui n’a pas encore choisi entre vivre et disparaître
et tout tremble légèrement comme dans un rêve étendu au-delà de la nuit
sous des paupières tremblantes de dormir pourtant encore


je veux
écrire avec la fissure au centre de la voix
et que le monde n’ait pas de contour stable
et que chaque chose vacille un peu comme chez ingeborg bachmann quand le réel devient presque insoutenable dans sa précision


je veux
un amour qui déplie les dimensions
et des chambres où la pensée respire sur les murs
et des rues où les femmes disparues continuent de marcher dans les marges du visible
dans les poèmes écrits aux lettres de leurs vies


je veux
entendre dans ma propre langue les voix de celles qui ont écrit depuis la rupture depuis la fissure depuis la fêlure
sylvia plath et ses miroirs qui brûlent doucement dans le matin
et emily dickinson qui s’entoure de jardin pour mieux écouter l’infime
et winslawa szymborska qui doute même du doute avec une précision tranquille dans l’intimité de l’inutile


je veux
que la poésie soit un endroit vaste et débordé où l’on habite nu sans jamais avoir froid
et où alejandra pizarnik continue de parler depuis une nuit qui ne se termine pas


je veux
que le poème soit un lieu éclaté et éclairé des voix multiples
et où marina tsvetaeva brûle les frontières entre la voix et l’exil


je veux
des phrases qui ne referment rien
et des vérités qui se contredisent sans se détruire


je veux
des silences qui soient des tresses et des présences plus fortes que des tempêtes


je veux
qu’anna akhmatova traverse encore les guerres dans la langue
et qu’adrienne rich ouvre des espaces où la parole cesse d’être permission pour devenir nécessité


je veux
écrire comme on traverse une pièce en feu sans chercher la sortie


et je veux que
chaque mot sache qu’il pourrait ne rien dire et qu’il parle quand même


je veux
et encore je veux
que le désir ne se ferme pas
qu’il reste une forme de vertige partagé entre toutes ces voix


et que dans cette accumulation de femmes de langues de fractures
quelque chose continue de dire ce qui jamais ne pourra se stabiliser

métamorphose ontologique

que le rêve soit brusqué sous les cendres de la nuit 
la paupière palpite

que l’œil perce l’espace nouvellement connu
le plafond fait surface 

que le soleil cogne sur les murs enfouis et nus 
la pluie devient aussitôt lumière 

et le merle absorbe la forêt de ses chants 
et le vent coiffe déjà la montagne lointaine 
et le ventre inspire de ses encres bleutées

enfin se meuvent les berges en asiles pour le temps 
enfin le rêve s’installe dans l’espoir 
enfin la paupière renverse la fatalité 

enfin les lèvres ouvertes parlent de possibilités 
que l’aurore boive le sommeil et enfin la mue devient éveil 

l’infinitif produit l’infini

aller au lit ouvrir un livre
ce soir deleuze mille plateaux
fermer le livre se lever se laver les dents
revenir prendre un livre elke de rijcke et puis soudain il carillonne
il carillonne le poème le mot le son le goût du vide
dans
fermer le livre lever les yeux au plafond ne pas penser penser à demain le souvenir de toutes
ces choses à faire et qui ne sont pas encore faites
flemme
se lever aller faire pipi
revenir
prendre un livre hettie jones drive édition bilingue
se perdre dans la version originale décoller avec des voitures qui vont trop vite trop vite trop
vite pour ce soir
mais
se laisser flotter quand même dans les images
ça fuse ça prend feu débarquer déborder
lire les images avec les sens fermer le livre
ça n’a pas de sens
se lever aller à la fenêtre
il pleut dehors l’hiver pousse vers le lit
il est 20h et les oiseaux ne chantent plus
entre les draps les livres dansent encore ils attendent des doigts des yeux une voix qui
pousserait les mots au
dehors
dehors il pleut la voix est aphone les phrases s’ouvrent et sortent de leurs lits leur sang nous
baigne aller au lit ouvrir un livre et s’endormir au vacarme des yeux du livre aller au lit et sans
dormir

avant l’attente il y avait l’attente
avant qu’on la remarque
elle nous avait remarqués
avant qu’on la ressente
elle est déjà là

dans le corps
dans la bouche
entre les dents
sur le bout de la langue
au creux de la poitrine
dans la manière de respirer

attendre n’est pas rien-faire
attendre c’est
tenir sans savoir-quoi
marcher sur-place
dans un temps qui n-avance-pas

barthes disait : l’attente est un délire je suis fou de celui qui ne vient pas
oui c’est ça l’attente
la folie tranquille
celle qui remplit les minutes de
scénarios invisibles

on imagine des retours des phrases des gestes des signes… on imagine
on s’invente des réponses des questions des… on s’invente

parfois même on n’attend personne
on attend que ça cesse
on attend que le jour change un peu
qu’il y ait un signe
un minuscule quelque chose
dans le rien d’une attente
bruyante de silence
alors on attend la nuit car elle
elle n’exige rien
elle laisse faire
elle éteint les silences en les offrant

quelqu’un un jour a dit : ce que nous attendons révèle ce que nous croyons mériter
je ne crois pas au mérite
mais je regarde mes attentes
les formes qu’elle prend
sur mon corps
dans mon corps
entre mon corps & le corps des autres

je regarde la taille des mots que je ne sais pas
prononcer ni écrire ni penser ni même rêver

glück a écrit : toute sa vie on attend le temps propice
puis le temps propice s’avère être l’action accomplie

et quand j’y pense je glisse
dans cette attente
j’apprends à voir autrement
à voir une lumière lente
qui s’installe dans l’entre
son goût son odeur sa texture
sa respiration par à-coups
ses heures calmes
ses secousses
cette partie vive du
vivant colorimétrique

fragments de voix dans le regard

le café est tiède ce matin
je le bois quand même
avec la seule conviction
que c’est moi qui l’ai abandonné

*

un geai sur la branche
me regarde
comme s’il savait quelque chose
que je ne sais pas
je me dis que je ne sais pas grand-chose
*
la plante sur l’étagère penche légèrement
elle se sent observée
je vais aller voir ailleurs
dehors les lumières valsent entre les
branches
tout finira par verdir

*

dans la rue quelqu’un a crié
j’ai cru qu’on m’appelait
j’ai répondu en silence
ma voix n’est pas mon regard
rien n’a changé

*

le téléphone vibre pour rien
quelqu’un que je ne connais pas
effleure l’écran
ma peau n’a pas envie de frôler ce vide
*

mon oreiller garde la forme de ma
tête
preuve que je suis encore en
forme

*

j’ouvre la fenêtre
une poussière entre
elle ne pose pas de questions
elle répond à ma profondeur

*

je me dis que je devrais écrire
mais je n’ai pas le courage de me

d/lire

*

dans le miroir mes cheveux hésitent
ils ne savent plus quoi faire de moi
et je rêvasse
je vois les tiens s’y emmêler

*

une lumière traverse le rideau
elle n’explique rien
et je ne sais pas pourquoi
elle insiste doucement

*

un souvenir m’a frôlée
puis s’est perdu
je n’ai pas couru après
peut-être que je ne saurai jamais ce que j’ai
oublié

*

le silence fait un bruit trop net
aujourd’hui
je l’écoute il est là
je suis une animale qui attend
tombée dans un presque
sorte d’endroit flou
ce presque
où je tiens debout

*

je suis venue du bout du rien
sans carte ni boussole
juste la chair et ce qu’elle porte
: l’énigme d’exister au féminin

on m’a parlé d’essence de rôle
de sourires à maintenir
de colères à cacher sous la nappe

j’ai préféré le nu
j’ai rasé la table pas les poils

il n’y a pas de nature à retrouver
ni d’origine à sanctifier
il y a des pas —
les miens les tiens les siens les nôtres
sœurs —
dans une forêt d’impostures

j’avance entre les choses

viens
les mots qu’on nous a donnés nous tombent
des poches
(cailloux trop lourds)

viens
inventons-en d’autres

des mots qui s’ouvrent
qui ne tiennent à rien
qu’à ce tremblement
d’être là
sans armure

j’habite l’écart
le doute fertile
le refus délicat
l’éclat dans l’œil qui regarde
autrement

viens
vivre la germination lente
qui pousse dans les chairs
dépliées déployées déliées

viens avec moi
on dira
: je suis tu es nous sommes
somme sans devoir plaire
sans devoir prouver
sans devoir

viens
juste voir
juste être —

dans notre lumière terriblement indocile
que rien ne peut dissiper

je me dis : tout brûle tout fond tout s’effondre —
on marche sur des braises
on respire des cendres
on boit de l’acide
on appelle ça vivre —
qu’en faire ?

je me dis : la peau garde tout —
les griffures de l’enfance
les morsures du monde
les baisers non-voulus —
elle retient
elle refuse d’oublier
elle parle à ma place —
qu’en défaire ?

je me dis : les jours sont des bêtes affamées —
ils nous rongent les os
nous avalent tout crus
nous digèrent sans un bruit
dociles on tend la gorge —
qu’en refaire ?

je me dis : il faudrait mordre hurler arracher
les fils qui nous cousent la bouche —
il faudrait casser les murs
renverser les tables
incendier les évidences
mais on apprend à se taire —
qu’en panser ?

Corps de menstrues

parler à voix haute
parler cycles
parler chair
qui gonfle dégonfle crie
parler d’hormones en bataille
parler d’humeurs en pagaille
seins tendus ventre arrondi
s’étire s’étire s’étire
avant de se creuser
dans le soupir-rouge

corps saigne & ça dérange

regards détournés
il faut cacher pas-dire taire
(comme si mes fluides étaient une honte)
fluides-porteurs
fluides-mémoire
fluides-nature

corps sent & ça écœure

sue pulse vit
laisse des traces
des preuves d’existence
(pas un concept aseptisé)

corps avale rejette se gonfle
(rétention)
désir & épuisement
corpsentinelle

ventre animal
gronde se tord réclame refuse
s’épuise des champs de batailles
où la douleur n’a pas son lieu

corps femme
corps animale
corps sorcière
corps vivante
corps indocile

être cyclique
être organique

corps de menstrues

L’absente

Elle s’avance de toute sa nonchalance, désœuvrée devant des montagnes d’injonctions. Mes yeux la suivent, elle se disperse se dissipe se dissout. Ses gestes sont fluides, comme si elle n’avait pas vraiment de consistance. Elle se cramponne à ce qu’elle peut. Ses appuis semblent fragiles. Son pas est glissant mais résistant, sa bouche close par une mâchoire serrée. Elle ressasse, cramponnée à une voix qui ne se tait jamais. Je l’’entends d’ici, son esprit agité parle si fort que ma tête pourrait éclater si je la laissais me pénétrer.
Elle paraît aller au-delà de ses limites ; attrape son parapluie noir, l’ouvre. S’arrête se regarde dans le reflet d’une vitrine. Non, elle ne se regarde pas, elle s’observe. Elle relève ses cheveux. Appuie son œil puissant sur l’ensemble de son corps, comme si elle se découvrait pour la première fois.
Elle sent ma présence. Se retourne.
Je me suis demandé qui elle était et si elle dormait bien la nuit : sa mâchoire se décolle-t-elle , prend-elle le temps cuisiner, fait-elle du sport, a-t-elle des enfants, est-elle jeune ou plus âgée que ce que je crois, écrit-elle, est-elle vivante mais soudain je me demande : est-ce elle ou mon reflet dans la vitrine ?

l’amour est pour tout le monde
les indécis les incompris
les croyants les sceptiques
les philosophes
les ignorants
les humains les non-humains
les pierres les ciels les nuages
la neige la pluie
les lichens
et les plantes sauvages
pour que chacun puisse
vivre
à son rythme
que chacun puisse
boire
à la source du partage
dans le libre-vivre du cosmos
être
d’où l’on vient
aller
où l’on va
afin de ne plus faire la guerre
car l’amour n’est pas un combat
boire à grandes lampées
l’errance primaire
des flots de vie qui courent
aller mourir lentement
se transformer
l’amour est pour les désespérés
les pathétiques
les belliqueux
les mesquins les inassouvis
les inépuisables les sordides
les envieux les ladres
pour que le long des veines
de leur haine
la beauté première
exprime
ce qu’elle est