Revue Miroir

La revue des ateliers d’écriture de Laura Vazquez.

Catégorie : Isa Solfia Manzano

  • je veux
    et je dis cela comme une phrase qui vient d’ailleurs comme elle passe à travers moi sans m’appartenir


    je veux
    et je marche dans une langue qui n’a pas encore choisi entre vivre et disparaître
    et tout tremble légèrement comme dans un rêve étendu au-delà de la nuit
    sous des paupières tremblantes de dormir pourtant encore


    je veux
    écrire avec la fissure au centre de la voix
    et que le monde n’ait pas de contour stable
    et que chaque chose vacille un peu comme chez ingeborg bachmann quand le réel devient presque insoutenable dans sa précision


    je veux
    un amour qui déplie les dimensions
    et des chambres où la pensée respire sur les murs
    et des rues où les femmes disparues continuent de marcher dans les marges du visible
    dans les poèmes écrits aux lettres de leurs vies


    je veux
    entendre dans ma propre langue les voix de celles qui ont écrit depuis la rupture depuis la fissure depuis la fêlure
    sylvia plath et ses miroirs qui brûlent doucement dans le matin
    et emily dickinson qui s’entoure de jardin pour mieux écouter l’infime
    et winslawa szymborska qui doute même du doute avec une précision tranquille dans l’intimité de l’inutile


    je veux
    que la poésie soit un endroit vaste et débordé où l’on habite nu sans jamais avoir froid
    et où alejandra pizarnik continue de parler depuis une nuit qui ne se termine pas


    je veux
    que le poème soit un lieu éclaté et éclairé des voix multiples
    et où marina tsvetaeva brûle les frontières entre la voix et l’exil


    je veux
    des phrases qui ne referment rien
    et des vérités qui se contredisent sans se détruire


    je veux
    des silences qui soient des tresses et des présences plus fortes que des tempêtes


    je veux
    qu’anna akhmatova traverse encore les guerres dans la langue
    et qu’adrienne rich ouvre des espaces où la parole cesse d’être permission pour devenir nécessité


    je veux
    écrire comme on traverse une pièce en feu sans chercher la sortie


    et je veux que
    chaque mot sache qu’il pourrait ne rien dire et qu’il parle quand même


    je veux
    et encore je veux
    que le désir ne se ferme pas
    qu’il reste une forme de vertige partagé entre toutes ces voix


    et que dans cette accumulation de femmes de langues de fractures
    quelque chose continue de dire ce qui jamais ne pourra se stabiliser

  • que le rêve soit brusqué sous les cendres de la nuit 
    la paupière palpite

    que l’œil perce l’espace nouvellement connu
    le plafond fait surface 

    que le soleil cogne sur les murs enfouis et nus 
    la pluie devient aussitôt lumière 

    et le merle absorbe la forêt de ses chants 
    et le vent coiffe déjà la montagne lointaine 
    et le ventre inspire de ses encres bleutées

    enfin se meuvent les berges en asiles pour le temps 
    enfin le rêve s’installe dans l’espoir 
    enfin la paupière renverse la fatalité 

    enfin les lèvres ouvertes parlent de possibilités 
    que l’aurore boive le sommeil et enfin la mue devient éveil 

  • aller au lit ouvrir un livre
    ce soir deleuze mille plateaux
    fermer le livre se lever se laver les dents
    revenir prendre un livre elke de rijcke et puis soudain il carillonne
    il carillonne le poème le mot le son le goût du vide
    dans
    fermer le livre lever les yeux au plafond ne pas penser penser à demain le souvenir de toutes
    ces choses à faire et qui ne sont pas encore faites
    flemme
    se lever aller faire pipi
    revenir
    prendre un livre hettie jones drive édition bilingue
    se perdre dans la version originale décoller avec des voitures qui vont trop vite trop vite trop
    vite pour ce soir
    mais
    se laisser flotter quand même dans les images
    ça fuse ça prend feu débarquer déborder
    lire les images avec les sens fermer le livre
    ça n’a pas de sens
    se lever aller à la fenêtre
    il pleut dehors l’hiver pousse vers le lit
    il est 20h et les oiseaux ne chantent plus
    entre les draps les livres dansent encore ils attendent des doigts des yeux une voix qui
    pousserait les mots au
    dehors
    dehors il pleut la voix est aphone les phrases s’ouvrent et sortent de leurs lits leur sang nous
    baigne aller au lit ouvrir un livre et s’endormir au vacarme des yeux du livre aller au lit et sans
    dormir

  • avant l’attente il y avait l’attente
    avant qu’on la remarque
    elle nous avait remarqués
    avant qu’on la ressente
    elle est déjà là

    dans le corps
    dans la bouche
    entre les dents
    sur le bout de la langue
    au creux de la poitrine
    dans la manière de respirer

    attendre n’est pas rien-faire
    attendre c’est
    tenir sans savoir-quoi
    marcher sur-place
    dans un temps qui n-avance-pas

    barthes disait : l’attente est un délire je suis fou de celui qui ne vient pas
    oui c’est ça l’attente
    la folie tranquille
    celle qui remplit les minutes de
    scénarios invisibles

    on imagine des retours des phrases des gestes des signes… on imagine
    on s’invente des réponses des questions des… on s’invente

    parfois même on n’attend personne
    on attend que ça cesse
    on attend que le jour change un peu
    qu’il y ait un signe
    un minuscule quelque chose
    dans le rien d’une attente
    bruyante de silence
    alors on attend la nuit car elle
    elle n’exige rien
    elle laisse faire
    elle éteint les silences en les offrant

    quelqu’un un jour a dit : ce que nous attendons révèle ce que nous croyons mériter
    je ne crois pas au mérite
    mais je regarde mes attentes
    les formes qu’elle prend
    sur mon corps
    dans mon corps
    entre mon corps & le corps des autres

    je regarde la taille des mots que je ne sais pas
    prononcer ni écrire ni penser ni même rêver

    glück a écrit : toute sa vie on attend le temps propice
    puis le temps propice s’avère être l’action accomplie

    et quand j’y pense je glisse
    dans cette attente
    j’apprends à voir autrement
    à voir une lumière lente
    qui s’installe dans l’entre
    son goût son odeur sa texture
    sa respiration par à-coups
    ses heures calmes
    ses secousses
    cette partie vive du
    vivant colorimétrique

  • le café est tiède ce matin
    je le bois quand même
    avec la seule conviction
    que c’est moi qui l’ai abandonné

    *

    un geai sur la branche
    me regarde
    comme s’il savait quelque chose
    que je ne sais pas
    je me dis que je ne sais pas grand-chose
    *
    la plante sur l’étagère penche légèrement
    elle se sent observée
    je vais aller voir ailleurs
    dehors les lumières valsent entre les
    branches
    tout finira par verdir

    *

    dans la rue quelqu’un a crié
    j’ai cru qu’on m’appelait
    j’ai répondu en silence
    ma voix n’est pas mon regard
    rien n’a changé

    *

    le téléphone vibre pour rien
    quelqu’un que je ne connais pas
    effleure l’écran
    ma peau n’a pas envie de frôler ce vide
    *

    mon oreiller garde la forme de ma
    tête
    preuve que je suis encore en
    forme

    *

    j’ouvre la fenêtre
    une poussière entre
    elle ne pose pas de questions
    elle répond à ma profondeur

    *

    je me dis que je devrais écrire
    mais je n’ai pas le courage de me

    d/lire

    *

    dans le miroir mes cheveux hésitent
    ils ne savent plus quoi faire de moi
    et je rêvasse
    je vois les tiens s’y emmêler

    *

    une lumière traverse le rideau
    elle n’explique rien
    et je ne sais pas pourquoi
    elle insiste doucement

    *

    un souvenir m’a frôlée
    puis s’est perdu
    je n’ai pas couru après
    peut-être que je ne saurai jamais ce que j’ai
    oublié

    *

    le silence fait un bruit trop net
    aujourd’hui
    je l’écoute il est là
    je suis une animale qui attend
    tombée dans un presque
    sorte d’endroit flou
    ce presque
    où je tiens debout

    *

  • je suis venue du bout du rien
    sans carte ni boussole
    juste la chair et ce qu’elle porte
    : l’énigme d’exister au féminin

    on m’a parlé d’essence de rôle
    de sourires à maintenir
    de colères à cacher sous la nappe

    j’ai préféré le nu
    j’ai rasé la table pas les poils

    il n’y a pas de nature à retrouver
    ni d’origine à sanctifier
    il y a des pas —
    les miens les tiens les siens les nôtres
    sœurs —
    dans une forêt d’impostures

    j’avance entre les choses

    viens
    les mots qu’on nous a donnés nous tombent
    des poches
    (cailloux trop lourds)

    viens
    inventons-en d’autres

    des mots qui s’ouvrent
    qui ne tiennent à rien
    qu’à ce tremblement
    d’être là
    sans armure

    j’habite l’écart
    le doute fertile
    le refus délicat
    l’éclat dans l’œil qui regarde
    autrement

    viens
    vivre la germination lente
    qui pousse dans les chairs
    dépliées déployées déliées

    viens avec moi
    on dira
    : je suis tu es nous sommes
    somme sans devoir plaire
    sans devoir prouver
    sans devoir

    viens
    juste voir
    juste être —

    dans notre lumière terriblement indocile
    que rien ne peut dissiper

  • je me dis : tout brûle tout fond tout s’effondre —
    on marche sur des braises
    on respire des cendres
    on boit de l’acide
    on appelle ça vivre —
    qu’en faire ?

    je me dis : la peau garde tout —
    les griffures de l’enfance
    les morsures du monde
    les baisers non-voulus —
    elle retient
    elle refuse d’oublier
    elle parle à ma place —
    qu’en défaire ?

    je me dis : les jours sont des bêtes affamées —
    ils nous rongent les os
    nous avalent tout crus
    nous digèrent sans un bruit
    dociles on tend la gorge —
    qu’en refaire ?

    je me dis : il faudrait mordre hurler arracher
    les fils qui nous cousent la bouche —
    il faudrait casser les murs
    renverser les tables
    incendier les évidences
    mais on apprend à se taire —
    qu’en panser ?

  • parler à voix haute
    parler cycles
    parler chair
    qui gonfle dégonfle crie
    parler d’hormones en bataille
    parler d’humeurs en pagaille
    seins tendus ventre arrondi
    s’étire s’étire s’étire
    avant de se creuser
    dans le soupir-rouge

    corps saigne & ça dérange

    regards détournés
    il faut cacher pas-dire taire
    (comme si mes fluides étaient une honte)
    fluides-porteurs
    fluides-mémoire
    fluides-nature

    corps sent & ça écœure

    sue pulse vit
    laisse des traces
    des preuves d’existence
    (pas un concept aseptisé)

    corps avale rejette se gonfle
    (rétention)
    désir & épuisement
    corpsentinelle

    ventre animal
    gronde se tord réclame refuse
    s’épuise des champs de batailles
    où la douleur n’a pas son lieu

    corps femme
    corps animale
    corps sorcière
    corps vivante
    corps indocile

    être cyclique
    être organique

    corps de menstrues

  • Elle s’avance de toute sa nonchalance, désœuvrée devant des montagnes d’injonctions. Mes yeux la suivent, elle se disperse se dissipe se dissout. Ses gestes sont fluides, comme si elle n’avait pas vraiment de consistance. Elle se cramponne à ce qu’elle peut. Ses appuis semblent fragiles. Son pas est glissant mais résistant, sa bouche close par une mâchoire serrée. Elle ressasse, cramponnée à une voix qui ne se tait jamais. Je l’’entends d’ici, son esprit agité parle si fort que ma tête pourrait éclater si je la laissais me pénétrer.
    Elle paraît aller au-delà de ses limites ; attrape son parapluie noir, l’ouvre. S’arrête se regarde dans le reflet d’une vitrine. Non, elle ne se regarde pas, elle s’observe. Elle relève ses cheveux. Appuie son œil puissant sur l’ensemble de son corps, comme si elle se découvrait pour la première fois.
    Elle sent ma présence. Se retourne.
    Je me suis demandé qui elle était et si elle dormait bien la nuit : sa mâchoire se décolle-t-elle , prend-elle le temps cuisiner, fait-elle du sport, a-t-elle des enfants, est-elle jeune ou plus âgée que ce que je crois, écrit-elle, est-elle vivante mais soudain je me demande : est-ce elle ou mon reflet dans la vitrine ?

  • l’amour est pour tout le monde
    les indécis les incompris
    les croyants les sceptiques
    les philosophes
    les ignorants
    les humains les non-humains
    les pierres les ciels les nuages
    la neige la pluie
    les lichens
    et les plantes sauvages
    pour que chacun puisse
    vivre
    à son rythme
    que chacun puisse
    boire
    à la source du partage
    dans le libre-vivre du cosmos
    être
    d’où l’on vient
    aller
    où l’on va
    afin de ne plus faire la guerre
    car l’amour n’est pas un combat
    boire à grandes lampées
    l’errance primaire
    des flots de vie qui courent
    aller mourir lentement
    se transformer
    l’amour est pour les désespérés
    les pathétiques
    les belliqueux
    les mesquins les inassouvis
    les inépuisables les sordides
    les envieux les ladres
    pour que le long des veines
    de leur haine
    la beauté première
    exprime
    ce qu’elle est