Oublie tout alors, si tu veux
Moi je ne t’oublierai pas
En quels mondes as-tu choisi de fuir
Sur quelles crêtes entre mémoire et oubli
Tu marches comme une funambule
maladroite
Comme une vieille femme ivre
Mais jamais ne tombe
Là où il y a tes pas il y a la terre qui ondule
et rit
Et toi tu ris comme une enfant
Là où il y a mémoire il y a ton enfance
Tu as de nouveau cinq ans et tu appelles 
ta mère et tu appelles ton père
tes frères et tes sœurs et des noms 
que je ne connais pas
Tes yeux rajeunissent pourtant 
tout au creux des rides 
que je dois pousser pour y voir
Je te découvre et je ne te connais pas
Je te regarde grandir
Vieillir
Partir vers un pays
Sautiller sur ton jeu de marelle gravé 
à même ce qui t’appartient 
À gauche, à droite, à pieds joints de la terre 
au ciel – ou l’inverse 
Moi je m’emmêle pour te suivre 
Je te perds ici, je te retrouve cachée derrière 
ta propre figure
Trépignant entre les temps 
Je ne sais plus où te chercher, tu te faufiles 
et tu recouds l’histoire 
Sans gare au raccord
Là où il y a ton corps de vieille et là où il y a 
ton corps d’enfant – c’est le même 
Le dedans d’un dehors 
Je n’existe plus car je ne suis pas encore née 
Tu m’appelles Madame 
Là où il y a tes mains tes os tes veines et 
leurs récits noueux j’existe 
Je suis née de cette chair et quelque part en 
toi se rappelle et quelque part en toi ne m’a 
pas encore vécue 
Tu déroules la bobine à l’envers comme un 
fil qui s’étire de moins en moins tendu 
jusqu’à toi
Tu rajeunis vers tes ancêtres 
Ce sont peut-être eux qui t’appellent et qui 
t’accueillent comme une toute jeune pousse 
juste sortie de terre
Tu es de plus en plus réelle faite de tous tes 
morceaux à la fois
Je me tiens sur ton seuil, je te regarde 
depuis la porte entrebâillée 
Entre quelles eaux vogues-tu et vers quelles 
berges
Retrouver ceux que je ne connais pas mais 
dont je partage le sang et l’histoire cachée 
Entre les pierres du fleuve de vies entières 
avant nous
Il y a des mystères et il y a des choses que 
l’on sait sans savoir 
Dans l’entremêlement des tendons sous la 
surface et parfois loin au dessus
Il y a nos ombres et il y a nos esprits
Comme des flux ou des fantômes
Qui ne se lâchent jamais
Je te regarde prendre un chemin invisible et 
troué comme une dentelle 
Douce sous mes doigts 
Ce même drap blanc dont je m’envelopperai doucement à mon tour le jour venu

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