À l’extrémité

Garde ton pas mon ami.
Si tu venais maintenant tu serais effrayé pour moi.
Peut-être même que je voudrais que tu me sauves.

Nous avancions sur le même sentier mais j’ai emprunté une coulée sauvage
et j’approche maintenant des confins du déjà-vu.
Je suis arrivée sur une crête, une frontière à bas bruit.
A cet endroit où j’essaie de me tenir plus penchée que le ciel
un vent extraordinaire envoie tout valser avec une joie mauvaise
dont je ne peux jouir que seule.
Je m’agrippe au sol comme à un sein. Personne ne supporterait ça.

En marchant jusqu’ici j’ai recompté mes pas et les offenses et je sais toutes les nommer.
Tout a un nom quand on marche bien.
Là où des hordes se terraient j’ai tenu en joue la trouille dans le creux poplité.
Là où les silences étaient contraints j’ai rompu la joliesse polie en hurlant.
Les bêtes m’ont enfin appris à pousser des cris sans écho.

Ici je suis vivante à sang-froid.
Je me tiens sur ce col les cheveux trempés comme une naissance. C’est le dernier endroit où c’est encore
possible.
Dans une danse erratique je tournoie pour conjurer le voyage, les pieds impatients et la tête dégagée.

Garde ton pas, amour.
Nous avons le temps d’un désir géologique, ne te presse pas pour me retrouver maintenant :
je suis hideuse et c’est très beau.
Demain, ce qui ne sera plus jamais reposera sous un grand tumulus.
Nous nous hisserons dessus avant de repartir.

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