À l’extrémité

Garde ton pas mon ami.
Si tu venais maintenant tu serais effrayé pour moi.
Peut-être même que je voudrais que tu me sauves.

Nous avancions sur le même sentier mais j’ai emprunté une coulée sauvage
et j’approche maintenant des confins du déjà-vu.
Je suis arrivée sur une crête, une frontière à bas bruit.
A cet endroit où j’essaie de me tenir plus penchée que le ciel
un vent extraordinaire envoie tout valser avec une joie mauvaise
dont je ne peux jouir que seule.
Je m’agrippe au sol comme à un sein. Personne ne supporterait ça.

En marchant jusqu’ici j’ai recompté mes pas et les offenses et je sais toutes les nommer.
Tout a un nom quand on marche bien.
Là où des hordes se terraient j’ai tenu en joue la trouille dans le creux poplité.
Là où les silences étaient contraints j’ai rompu la joliesse polie en hurlant.
Les bêtes m’ont enfin appris à pousser des cris sans écho.

Ici je suis vivante à sang-froid.
Je me tiens sur ce col les cheveux trempés comme une naissance. C’est le dernier endroit où c’est encore
possible.
Dans une danse erratique je tournoie pour conjurer le voyage, les pieds impatients et la tête dégagée.

Garde ton pas, amour.
Nous avons le temps d’un désir géologique, ne te presse pas pour me retrouver maintenant :
je suis hideuse et c’est très beau.
Demain, ce qui ne sera plus jamais reposera sous un grand tumulus.
Nous nous hisserons dessus avant de repartir.

Quand je n’orpaille

que des tessons

j’enfouis mon visage

dans le poil dru

des collines

___________ tu parages

Si j’orage

dents dedans pulsatiles

je vais nager

dans un lac sombre 

et immobile

___________ tu barrages

Quand je me tiens 

à la commissure du monde

tu me tends la voix

pour être aussi

de la clameur au loin

___________ tu dos larges

Si je ne respire plus

ni dans le temps

ni dans l’espace

tu me portes jusqu’à

cet endroit

qui précède le souffle

___________ m’aimes

Un grand chien dort à l’ombre
des ardoises.
Les portes des chambres sont entrouvertes
et le silence frais dans la maison
raconte août sur le plateau.

Un grand chien dort à l’ombre.
Dehors a cligné des yeux ; le paysage est sidéré.
Sur l’ardoise une soustraction :
on pose le chien et
on retient son souffle
Où sont les adultes ?

Devant la maison l’ombre du chien
gronde dans la vallée
L’eau trébuche dans la rigole
bruits de pleurs – la porte est close
Une fleur rouge s’étale sur le coton

une flaque
dehors
l’ombre n’a fait qu’un tour
devant le chien de la maison