Revue Miroir

Je ne sais plus où je suis. Je ne suis qu’un corps qui parle, tout juste capable de me lever si je prends appui sur un soutien solide. Et alors chaque centimètre du peu de muscle qui me reste se mobilise lentement et me redresse. Comme un bourgeon qui s’épanouit de secondes en secondes mais sans la fluidité. Et avec souffrance. Mon dos n’est qu’une longue douleur. Le monde devient sombre je ne vis que par sensation. Des ombres bougent tout autour de moi. Je vois les contours mais plus les visages. Les détails disparaissent. Je suis parfois surprise par le toucher d’une main qui se pose sur mon bras. Depuis combien de temps cette personne est-elle là ? Je dois attendre qu’elle parle pour reconnaitre si c’est quelqu’un de l’équipe soignante ou une personne intime que je suis censée connaitre. Mes souvenirs avaient déjà fait leurs adieux un à un. C’est maintenant le monde réel qui disparait progressivement. Je commence alors à inventer. Il faut bien faire semblant, faire croire qu’on se souvient. On sait bien sûr. On est toujours là. Oui, les toilettes sont la porte en face. Oui, on a bien dormi. 

Mais était-ce hier ou aujourd’hui ? Est-ce le soir ou le matin ? Comment savoir quand la vue se perd. On redevient peut-être comme un nouveau-né qui découvre le monde, sensation après sensation. On se repère aux intonations de l’autre, à une odeur, la chaleur d’un corps. Quand il n’y a plus que les sensations, peut-être qu’on touche à la vérité de la vie. Juste un cœur qui bat et une respiration qui vibre.

Il faudrait retenir toutes ces sensations. Une à une,  comme on se raccroche à la vie. Aux autres. Être encore là et en lien. Comme on lutte pour ne pas s’endormir devant un film alors qu’on se sent dans un doux cocon. Comme on retient les pièces d’un puzzle éparpillés par le vent d’été.

On finit tous par disparaitre mais il faut savoir que c’est d’abord le monde qui disparait pour nous.

Laisser un commentaire

En savoir plus sur Revue Miroir

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture