Revue Miroir

La revue des ateliers d’écriture de Laura Vazquez.

Catégorie : Elsa Bougerie

  • Je ne sais plus où je suis. Je ne suis qu’un corps qui parle, tout juste capable de me lever si je prends appui sur un soutien solide. Et alors chaque centimètre du peu de muscle qui me reste se mobilise lentement et me redresse. Comme un bourgeon qui s’épanouit de secondes en secondes mais sans la fluidité. Et avec souffrance. Mon dos n’est qu’une longue douleur. Le monde devient sombre je ne vis que par sensation. Des ombres bougent tout autour de moi. Je vois les contours mais plus les visages. Les détails disparaissent. Je suis parfois surprise par le toucher d’une main qui se pose sur mon bras. Depuis combien de temps cette personne est-elle là ? Je dois attendre qu’elle parle pour reconnaitre si c’est quelqu’un de l’équipe soignante ou une personne intime que je suis censée connaitre. Mes souvenirs avaient déjà fait leurs adieux un à un. C’est maintenant le monde réel qui disparait progressivement. Je commence alors à inventer. Il faut bien faire semblant, faire croire qu’on se souvient. On sait bien sûr. On est toujours là. Oui, les toilettes sont la porte en face. Oui, on a bien dormi. 

    Mais était-ce hier ou aujourd’hui ? Est-ce le soir ou le matin ? Comment savoir quand la vue se perd. On redevient peut-être comme un nouveau-né qui découvre le monde, sensation après sensation. On se repère aux intonations de l’autre, à une odeur, la chaleur d’un corps. Quand il n’y a plus que les sensations, peut-être qu’on touche à la vérité de la vie. Juste un cœur qui bat et une respiration qui vibre.

    Il faudrait retenir toutes ces sensations. Une à une,  comme on se raccroche à la vie. Aux autres. Être encore là et en lien. Comme on lutte pour ne pas s’endormir devant un film alors qu’on se sent dans un doux cocon. Comme on retient les pièces d’un puzzle éparpillés par le vent d’été.

    On finit tous par disparaitre mais il faut savoir que c’est d’abord le monde qui disparait pour nous.

  • Je ne sais pas où nait la peur. Pourquoi cette création mentale infuse une réalité qui file de toute façon. La peur saisit. Elle prend le contrôle des pensées et resserre tout. La peur peut. Elle peut se glisser partout, même sur ce coucher de soleil sur la plage avec les filles. Je frissonne en repensant à cet instant magique qui pourrait ne jamais se reproduire. Un moment perdu. Et si je ne les revoyais jamais ?

    Même la beauté fait peur. On peut se brûler à la joie si elle est trop forte. Et s’effrayer de perdre ce sentiment une seconde après l’avoir vécu. C’est parce que la vie est belle que j’ai peur.

    Et même cette magnifique mer, face à laquelle j’étais assise, m’impressionnait et me rendait vulnérable. Apeurée. On se sent parfois seul face à l’immensité du monde.
    Face à l’océan qui bat plus fort que nous et aurait pu m’engloutir.

    Et

    J’ai un air dans la tête
    La goutte qui tombe me réveille
    Juste une fuite, que je ne maitrise pas encore
    Elle est mouvement, gravité et devient son au contact du carrelage
    Une goutte. Un goutte-à-goutte.
    Un rythme. La naissance d’une musique.
    La percussion de la goutte
    Elle s’écrase lentement et rejoint les autres gouttes en un filet
    Ensemble elles sont flaque. La possibilité d’un étang, d’un lac ou d’un océan.

  • Elle est dehors. Elle a décidé de sortir à cette heure où la ville dort. Elle ne pouvait plus rester chez elle, suffoquait. Elle a eu l’envie de marcher. Elle a suivi les rues, un peu au hasard. Humé le froid de la nuit. Les lampadaires ont dessiné son chemin sur les pavés, de zones obscures à celles illuminées. Depuis Montmartre, elle voit toute la ville.

    Des fenêtres allumées
    Des cheminées fumantes
    Des solitudes ailleurs
    *
    Une ville immense
    Et pourtant le silence
    *
    Les autres s’aiment
    Les autres sommeillent
    Les autres travaillent
    Les autres
    *
    Et la lune
    Qui regarde
    Qui berce
    Qui protège ou juge 
    *
    Combien de temps est-elle restée assise là ? Le vrombissement de la ville éveillée l’a sortie de son rêve. De son hypnose. Sous les pavés, le métro, n’est-ce pas ? L’odeur des croissants sortants du fournil se mêle à l’acidité de l’urine qui tapisse le bas des murs. Rentrer chez elle ? Elle ne sait pas encore. Mais la symphonie des rideaux de fer de cafés lui ouvre une réjouissante perspective. Et déjà, les autres, voisins inconnus, commencent leur journée au comptoir. Elle n’est plus seule. Et la vie reprend une nouvelle fois…