Celle qui vient écrit avec son corps. De tous ses membres exulte,
lape, bourdonne. Elle grimpe à ton oreille et t’enjoint de l’écouter.
Ferme les yeux. Laisse aller ta douceur car

L’ennui qui étrangle trop de cous trop de gorges doit cesser. C’est
l’heure du vertige féral vert menthe un rien acidulé. Goûte-le avec moi,

Âme sage qui s’ignore encore, savoure les grains des grenades
mûres épaisses d’un rouge de sang séché. Elles ont vécu les vies
fertiles de nos horizons bouillonnants. Les vois-tu ? La veux-tu,

Cette vague clarté qui déverse enfin ses secrets dans ta bouche bleue
d’émois ? Elle est là, sous tes mains. Elle chatouille ton pelage et
claironne. C’est au creux des fêlures que s’arrime son élan.

Il y a trois jours

GUILLAUME — C’était il y a trois jours peut-être
— où est-ce que j’étais ? —
ce devait être il y a deux semaines,
et c’est aussi pour cette raison que je décidai de revenir.
Je me suis levée,
et on m’a appelée pour me dire
qu’hier serait ton dernier jour.
Et ensuite, les moments suivants,
rien, puis,
j’ai pleuré,
les instants plus lointains,
on a rangé et partagé
quelques souvenirs
que tu nous avais laissés.

GUILLAUME — Plus tard, l’année d’après,
j’ai presque vingt-neuf ans et tu en avais toujours vingt-huit.
C’est à cette âge que je me souviendrai,
l’année d’après,
de nombreux mois déjà que j’attendais, à me remémorer, à ne plus savoir,
de nombreux mois que j’attendais que tu reviennes, l’année d’après,
comme on s’imagine parfois,
longuement,
devant un miroir ou un songe, presque perceptible,
malgré tout,
l’espoir,
malgré tout.
L’année d’après,
je déciderai de retourner te voir, revenir sur mes pas,
pour avec force, avec force et conviction,
— ce que j’aimerais —
faire disparaître ce silence
écrasant, et à jamais,
nous retrouver un dernier jour.

Que le soleil verse

Cet écrit-là est d’une femme, qui ne sait si elle doit dire « jeune femme »; pour qui dire « femme » est déjà chose ardue. D’une fille qui n’a pas fini d’être fille et qui doit et qui veut être femme, mais dont la vie entre les deux s’est échappée. Sans plus d’ami.e, sans plus de drame, qui maîtrise aujourd’hui le calme et le petit brasier. Et qui, grandissante et nouvelle, se ramène à la vie par des routes méconnues.

mes yeux de flaques de boue dans lesquelles l’enfante n’a pas sauté
et qui pourtant ont débordé la boue de laquelle j’ai enduit mes cheveux qui se sont durcis comme
terre
fendillée
une terre vivante comme la vie qui se fend en deux parce que quelqu’un l’y oblige

la rosée de l’amour humide fonce au noir colère qui fut un jour rouge sang

le mauve des nuages venu des veines
que le soleil
verse
dans leur sang blanc
pour traduire ma peau
toute ma peau
marbrure
sauf
brûlure
mon dos
qui ne refroidit jamais
mon dos fait de fleurs d’orangers
qui parfument
toute sa surface
comme un ciel d’abricots

mes yeux magma dans lesquels on peut plonger
on peut remonter bleu
mes cheveux d’ange déchu qui choisit le soleil
pâle de l’hiver
pour briller sans briller

le jus de grenade se tend
dans un calice fossile éclatant
qui a vu
le sang le vert la vie
revenir

Oiseau de pluie, oiseau de sang
Je vois en toi et tu m’observes
Oiseau totem, oiseau emblème
Je voudrais avoir tes ailes
Ne sais-tu pas que je t’envie ?
Ne sais-tu pas que je t’envie ?
Tu te fonds dans la nuit
Et moi je marche
Je marche sous la pluie.

Oiseau obscur, piaf de malheur
Autour de moi des bruissements
Bruits de ramage et de tapage
Nocturne
Je marche et marche encore
Au crépuscule dans les flaques
Ton iris brun collé sur mon dos
Je marche et marche encore
M’as-tu jeté le mauvais œil ?
M’as-tu jeté le mauvais œil ?

Oiseau bavard, grand merle noir
Qui de nous deux est une proie ?
Je voudrais revenir à la lumière
Marcher sous le jour, humer les fleurs
Donne-moi tes ailes
Montre-moi le ciel, la vie d’en haut

Oiseau tonnerre, oiseau d’enfer
La pluie s’abat, rideau de grain
Et moi je marche,
Sur mon épaule un merle noir
Sur mon épaule un merle noir.

Errer presque seule au Stedelijk museum, quelle chance. Les tableaux chuchotent. Ma démarche s’allonge. Mes yeux sont séduits. Je m’épanouie entre la chèvre de Chagall et les orangés de Schiele. La contemplation m’adoucit.
Je me rends au sous-sol.
Mon regard trébuche.
Une photo.
Je l’observe.
Je me sens moins seule.
Une femme vêtue d’une longue robe rouge est assise à une table en bois dans une immense salle. Elle est encerclée par une foule. La foule la regarde.
Cette image me fige.
Cette femme, son visage, sa robe rouge, sa posture me parlent.
Ce lieu m’a marquée, quelque part, il y a longtemps.
Je me souviens.
J’étais là.
J’avais 13 ans.
J’ai vécu cette scène.
Dans les salles voisines à celle où se tenait cette femme avait lieu son exposition.
Les œuvres d’art étaient des personnes complètement nues, immobiles, dans des positions singulières. Je devais frôler ces corps afin de pouvoir évoluer parmi les salles. Je revois une femme nue, flottant au milieu d’un immense mur blanc, maintenue par une selle de vélo. Je rougissais. Je n’osais pas regarder. J’étais troublée par cette nudité dévoilée, banalisée.
A travers cette photo, je ressens un immense silence.
A travers cette photo, je ressens ma stupeur adolescente.
Je les ai reconnus.
Le MoMa, New-York.
Marina Abramovic.
Je ne rougis plus.
Je souris. Je pars.
Des émotions sont sorties de leur placard.

J’ai creusé la terre, j’ai creusé
la terre riche d’ici les plantations
ont donné de quoi nourrir ma famille
la terre trouée déchirée en friches
au ventre ni chou ni refuge
il a fallu replanter

J’ai élevé des bêtes, j’ai élevé
poules, lapins, cochons, bovins
tous menés à l’abattoir
bocage bêlant sa peur et sa mort
la terre en sang perdue percée
il a fallu hypothéquer

J’ai plié nos souvenirs, j’ai plié
dans le bas de l’armoire
le linge ancien, les lins épais
les souvenirs cousus aux champs
sa valeur divisée et la mémoire rompue
il a fallu vendre

Il a fallu vider la ferme et le ventre
il a fallu replier nos grondements
de colère et notre désespoir
nos voix sous la peau qu’il a fallu taire
il a fallu vider et éparpiller
des souvenirs de famille
et le hameau devenu village
est un visage perdu

Je sais le chagrin d’un enfant 
Et pourtant
Et pourtant
je respire les embruns de ses tempêtes de mer agitée
Je tente de stopper l’avalanche au bord du ravin
je compte les pierres lourdes dans son sac à dos
je pleure ses douleurs chargées
dans les veines de chaque aube naissante
je suis impuissante

Je sais le chagrin d’un enfant
Et pourtant
Et pourtant
je vois son regard tourné vers une fenêtre murée
j’entends ses trémolos de sanglots dans la gorge
je lèche ses larmes de sel au bord des cils
elles me cherchent fermée sous mes paupières
il me guette sur le seuil
j’entends ses cris d’abandon et le deuil

je sais le chagrin d’un enfant
il met sa peine dans sa cave
il met sa haine derrière des barbelés
il met sa peur dans ses poches
il met ses pleurs dans le silence
il met des fleurs sur ma tombe
et ça me fait l’effet d’une bombe

Je sais le chagrin d’un enfant
Et pourtant
Et pourtant
je suis partie
oh ! je reste sans mot dire
l’amour peut trahir
je ne suis plus que souvenirs

je sais le chagrin d’un enfant
il me croit toute puissante
je suis impuissante
oh oui ! je sais le chagrin d’un enfant

Plus tard, les mois suivants
– ou les années, c’était il y a longtemps –
je serai encore là.
Je regarde les voitures passer,
c’était les mêmes il y a huit ans, peut-être différentes,
je les vois et je les voyais, je les verrai,
dans quelques mois ou quelques années.
Ce sont les mêmes,
moi pas.
Je me disais déjà « je changerai »,
j’ai changé aujourd’hui.
Je changerai dans quelques mois, je recommence.
Tout a bougé dans ce lieu identique.
Moi, j’avais peur de l’immobilité.
Je vais partir, je pensais ces derniers mois
– ou ces dernières années, c’était il y a longtemps –
et c’est toujours là en ligne d’horizon.
Je vais partir, je me dis en regardant les voitures passer.
L’année précédente, je l’ai dit, je suis là.
Je le dis encore,
je serai là demain,
dans quelques mois,
quelques années.
Comme le mouvement nous semble venir du dehors,
mais je suis là.
Je ne devrais pas l’être,
tout a changé dedans.
Dans quelques mois, je partirai, dehors ou dedans, nul ne le sait.
Ce sera dedans, peut-être.
Je me rappelle l’avoir pensé.

Il est tard, tard dans la vie et Amelia sait qu’il n’est plus temps que pour les regrets. Ses chevilles sont gonflées ; elle ne les masse pas. À quoi bon ? Sans le vouloir, son regard effleure l’orteil tordu. Si c’était une main ce serait le majeur. Elle ne sait pas si cet orteil possède un nom qui lui soit propre ; elle n’a jamais su. Elle pourrait taper « orteil+majeur+nom » dans la barre de recherche, mais elle s’en fiche après tout. Il y a tant de choses qu’elle ne saura jamais, qu’elle n’aura plus le temps d’apprendre.
Elle ne s’en était pas souciée, à l’époque. Un orteil tordu au bout de ce corps élancé et gracieux, sur lequel trônait une tête pleine et bien faite, un orteil tordu au bout de ce corps-là était une imperfection qui le rendait plus admirable encore. Tordu mais pas cassé. Tordu et toujours debout. Un pied de nez à la vie, un majeur de travers et elle, toujours plus belle, se moquant bien de cet adorable défaut qui était venu marquer l’été de ses vingt-trois ans.


C’est la dernière phalange qui dévie à gauche, assez abruptement, comme pour ordonner un changement de cap. Virez à babord ! C’est un peu ce qui s’était passé, cet été-là ; c’était du moins ce en quoi elle avait cru, l’horizon qui s’était dessiné : laisser les autres filer droit et prendre la tangente, changer de vie. De cet élan d’audace, il ne restait que cet orteil tordu. Que ce serait-il passé si elle avait osé aller jusqu’au bout, se tordre plus qu’un doigt de pied ? Si elle avait osé tordre le cou à ses peurs et resister à toutes les voix lui intimant de reprendre raison ? Elle s’était enfuie au bras d’un Brésilien, du jour au lendemain, comme dans la chanson de Jeanne Moreau : Oh, quelle histoire elle aurait eu si seulement elle avait osé la vivre pour de bon ! Au lieu de ça elle s’était tordu le doigt de pied contre un rocher, un soir où ils avaient contemplé main dans la main les lumières s’allumer sur la baie de Rio. L’impertinence avait pris fin et, trois mois après son départ, elle avait repris un avion dans l’autre sens, seule cette fois. Elle avait retrouvé ses parents mi-boudeurs, mi-soulagés qui l’attendaient sur le tarmac, un peu penaude mais encore grisée par la folie qu’elle avait commise, clopinant sur ses béquilles.
En surface tout redevint lisse : elle était rentrée, avait terminé ses études, décroché son concours, était entrée au cabinet. Elle avait mené brillamment sa carrière, ses dossiers, acheté comptant son appartement. Elle s’était mariée, avait eu des enfants. Personne ne mentionna jamais plus l’incident ; son mari feignit toujours ne pas remarquer la phalange rebelle, ses enfants n’apprendraient jamais la courte idylle que leur mère s’était octroyée l’été de ses vingt-trois ans.


Au fond d’elle pourtant, les eaux n’avaient jamais cessé de rugir. Elle était parvenue sans trop de mal à assourdir leur grondement une grande partie de sa vie, le noyant sous les heures de travail d’un emploi du temps archi-plein et mille préoccupations pragmatiques, mais aujourd’hui, à bientôt soixante ans, Amelia sait qu’elle a échoué. Cette cavale tropicale n’avait été qu’une parenthèse qui avait allumé dans sa vie une lueur nouvelle, un champ des possibles demeuré entrouvert. Mais elle n’en avait rien fait. Cet orteil cabossé dont elle avait secrètement été si fière, c’était du gâchis. Elle le voyait désormais, maintenant que le mari et les enfants étaient partis, que ses piles de dossiers s’amincissaient au fil des ans, qu’elle avait le temps de s’ennuyer et de regarder par dessus son épaule le panorama de sa vie. L’orteil se tenait là, inerte, pointant une direction qu’elle n’avait jamais osé prendre, panneau signalétique d’une route précipitement empruntée avant de rebrousser chemin.
Amelia allume machinalement l’écran de son téléphone, lance le navigateur sur la page des nouvelles du jour. Une fenêtre publicitaire lui saute à la figure ; c’est une agence de voyage qui vante ses tours all inclusive sur fond mer turquoise, plage de sable blanc et l’éternel slogan : « Prenez le large ! » Elle s’empresse de cliquer sur la petite croix en haut à droite, dans un soupir d’exaspération. Son orteil a frémi imperceptiblement.

Zoom arrière
Ce matin en me brossant les dents face au miroir,
un peu de vapeur s’échappait encore de la douche et
brouillait mon reflet. Est-ce pour cela que je me suis
retrouvée dans la cuisine du studio que j’occupais il y
a plus de 30 ans ?


Tu étais allongé sur le lit. J’entendais ton corps
s’étirer sous le froissement des draps. A travers les
carreaux de la fenêtre qui ne s’ouvrait pas, je voyais
la pluie glisser sur les toits d’ardoise. Je crachai le
dentifrice dans l’évier. Je sentis ton regard sur mon
dos. Je savais que l’après-midi serait douce.