puisqu’il n’y a pas million de choses qui repose sur les genoux du monde ou les épaules de Darwin nous étions sommes ou seront ces animaux sauvages en mémoire nous rappelle que rien ni personne ne décide rien ni personne ne gouverne aucune frontière aucun mur aucun pays rien d’autre que la tendresse mais nous préférons ne pas la voir n’est ce pas nous préférons croire en la puissance d’un être sur un autre alors sur quels genoux reposer maintenant

Romain

C’est un feu. Une flamme coloriée à la craie grasse (je crois ? je n’y connais rien ; j’apprécie pourtant me balader entre les rayonnages des magasins de Beaux-Arts, mais plutôt côté argile il est vrai). Du jaune en fond, de l’orange, du rouge. Quelques lignes glauques pour les zones de combustion plus oxygénées. En s’approchant du ciel, on distingue les dépôts de matière sur le grain du papier. Ils figurent parfaitement les escarbilles qui s’échappent d’un feu de bois pour finalement s’évanouir en cendres dans la nuit noire.

C’est mon ami Romain Bourguet l’artiste derrière ce dessin. Il est bon. J’avais entendu parler de lui avant de le rencontrer : plusieurs amis en commun. À la même époque, on m’avait aussi raconté l’histoire d’un appartement ayant pris feu, d’un colocataire photographe dont le triacétate de cellulose des pellicules avait nourri l’incendie plus que de raison. Des années plus tard, j’ai compris que c’était Romain qui vivait avec le photographe. On s’est entendu dès notre première rencontre (je crois ? il faudra le lui demander : @romainbourguet).

Son feu brûle sur fond blanc — une feuille à dessin au grammage on ne peut plus classique. On sent qu’elle a jailli en une poignée de secondes. Romain a par la suite peint une série de feux sur fond noir ; des petits formats. Quand il m’a invité à son atelier pour les voir, je lui ai parlé de son appartement. Il m’a répondu qu’il n’avait pas fait le lien. J’ai trouvé ça prodigieux.

L’hiver, j’aime presque toucher les braises de mes pieds dans l’âtre de la cheminée. Je n’ai jamais assez chaud. Je mange du pain, des pâtes de fruits. Dehors, la forêt est froide et humide.

je suis venue du bout du rien
sans carte ni boussole
juste la chair et ce qu’elle porte
: l’énigme d’exister au féminin

on m’a parlé d’essence de rôle
de sourires à maintenir
de colères à cacher sous la nappe

j’ai préféré le nu
j’ai rasé la table pas les poils

il n’y a pas de nature à retrouver
ni d’origine à sanctifier
il y a des pas —
les miens les tiens les siens les nôtres
sœurs —
dans une forêt d’impostures

j’avance entre les choses

viens
les mots qu’on nous a donnés nous tombent
des poches
(cailloux trop lourds)

viens
inventons-en d’autres

des mots qui s’ouvrent
qui ne tiennent à rien
qu’à ce tremblement
d’être là
sans armure

j’habite l’écart
le doute fertile
le refus délicat
l’éclat dans l’œil qui regarde
autrement

viens
vivre la germination lente
qui pousse dans les chairs
dépliées déployées déliées

viens avec moi
on dira
: je suis tu es nous sommes
somme sans devoir plaire
sans devoir prouver
sans devoir

viens
juste voir
juste être —

dans notre lumière terriblement indocile
que rien ne peut dissiper

1-INTERIEUR 2-EXTERIEUR

je t’ai peu regardé dernièrement, tu n’es plus dans mon champ de vision. où est mon amour pour toi. écoutes-moi encore un chouïa si ça te dit. parce que tu sais je suis en train de partir un peu. ça semble inaudible. c’est très petit. et tu fais comme si tu ne voyais rien. où est ton amour pour moi. te souviens-tu du goût de ma bouche. du pli de mon ventre. de la douceur de mes yeux sur l’ensemble de ton corps. voudrais-tu me dire que tu y es encore pour quelque chose. que ta nuit bascule. que ton cœur intranquille va rencontrer mon cœur d’attaque. C’est mince toi et moi encore toi et moi.

nous sommes sociologues, philosophes, politologues, archivistes, écoutantes, rapporteuses et poètes, nous sommes la joie. rien à justifier. nous sommes l’ensemble de vos contrariétés. le bordel dans vos vies. les trous qui se remplissent. le tout qui n’existe pas. les filles qui dorment en cours. qui traduisent dans les garages. qui dansent en salle de bain. qui sortent des shows télé. les meufs des trottoirs. qui enfilent leurs rollers. qui collent la nuit. le jour. sur ta maison. sur ta gueule. nous sommes celles qui vous voient. celles qui avancent. coupe, coupe. vas-y coupe. ça leur manquera pas, pardi.

je suis je, et tu es tu

Je regarde la distance qui nous a fait,
qui me fait je et qui te fait tu.
Je ne veux pas dormir dans tes draps,
ni faire ta vaisselle,
ni te voir tous les jours.

Je respire entre ma bouche et ta bouche
les millimètres qui nous font pas nous.
Je lèche tes cils, je mâche tes yeux,
je suis je, et tu es tu.

Je te regarde travailler de près,
je deviens ta petite lampe de bureau,
je glisse mon nez entre tes doigts,
je mets mes dents entre tes dents.

J’idolâtre de loin cette distance,
je vénère ce tout petit dieu
qui a décidé avant-hier
que tu n’es pas moi, et que je suis pas tu ,
et que nous ne pourrions 
jamais
être
nous.

Toi tu es fidèle ou mort ?
Ciel lavé comme un miroir
Pluie d’il y a dix ans déjà
Murs et rues qui nous mènent 

A notre ville dans les fumées
Fidèle à toi jamais plus
Tout à l’heure je redescends la rue
Pourtant c’est doux comme l’amande
Amère de retrouver le goût
De ce qui ne marche pas

Par les rues qui déroulent chaque
Souvenir ou pierre engrisée de soleil
Je pense, toi, tu es fidèle
A tes dons impossibles
Tu ne connais aucune tristesse

Moi, je suis fidèle, le fleuve
Peut tout apprendre
A rester dans son lit et à y retourner
Je rentre au regard jaune 
de ma lampe
Retrouver mes couleurs

L’attache s’est délitée
dans la substance incolore
d’un vase qui n’a rien porté
d’autre que le relent fané
des épicentres

le poinçon est sans prise
au milieu d’un feu noir
enroulé sur le lambris
de ta langue à court
de sève comestible

mon coeur bat la nuit
sur mes tempes en sueur
froide où nulle main
courante n’aplanit la peur
en paliers

le balcon tremble encore
à chaque rame de métro
par où je t’ai rejointe
par où je t’ai plantée
par où je t’ai me
jusqu’à la repousse

et te voilà si saule
pleureuse en bord de
rapides où tout me replonge
sans coulée — laisse-moi
te remonter comme le temps

L’ultima cena

Quelle que soit ma destination,
j’abreuve les sceptiques et
je nourris mes sœurs,
tou.te.s invité.e.s
à se délecter de mets aigres-doux
autour d’une table sans langue de bois.

D’abord, j’installe les convives :
une serviette
aux genoux frileux
un verre
aux lèvres embrasées.
Si la destination est absolue,
le temps du voyage est compté ;
je dois quitter la tablée,
enveloppée d’un tablier.

Dans la cuisine
aux parfums alléchants,
je découpe méticuleusement
les doigts qui insistent,
les langues qui flattent,
les yeux qui reluquent.
Ils se répandent
sur la planche en bois,
en fragments irrespectueux
qui ont souillé ma peau.

Dans une grande casserole
aux intestins bouillants,
je déverse soigneusement
ces morceaux méprisables.
Je les fais revenir à feu doux,
je tempère leurs arômes,
saveurs « je t’ai dit non ».

Derrière les fourneaux,
je prépare le glaçage :
les demi-portions à point,
j’utilise des mots crus
pour leur rafraîchir la mémoire.
Je les asperge
d’aigreur
du désir unilatéral,
d’amertume
du plaisir à sens unique,
du sel des larmes impuissantes
qui coulent dans le métro bondé.

Dans la salle à manger,
mes convives s’impatientent.
J’arrive en fredonnant :
« Qui veut une part
de soupe à la grimace ?
Qui, d’entre vous,
aura les yeux plus gros
que le bas-ventre ? »

L’ingrédient secret dévoilé,
ma recette du consentement
n’est pas au goût du jour.
Sans doute ses notes épicées,
son croquant sous la dent…
Pourtant, mes amies se régalent.
Ma voisine aux joues creuses
a même repris des couleurs.
Elle me glisse
entre deux bouchées :
« Qu’est-ce que c’est bon
d’avoir la panse pleine ! »

La digestion s’impose,

l’esprit s’évade.
Malgré le brouhaha,
je planifie déjà
le prochain repas,

le prochain voyage.

Je sillonne les draps où tu creuses ton absence – ton sommeil soc dans les terres qui pourrissent en moi. Ton silence sévère mon visage, je crispe tes mâchoires, serre l’anneau obscur de ta gorge mes mains autour de tes coups perfides, tu sarcles mes mots là où ils naissent, là où ils paissent. Je suis jachère et tu cognes ton front entre mes hanches et tu griffes mes flancs des faucilles de tes ongles. Tu hurles loup sous le butoir des lunes, je glane les pluies au-delà de tes paupières, nous ne vivons qu’aux lisières de nous-mêmes.
*
Elles invectivent le ciel de n’être pas élues, claquemurent le monde dans des tissus de mensonges, elles sont un fil de chaines. Elles se dérobent sous les parois du barbare, se rient des traces de boue laissées dans les yeux qui sont venus trop proches, séquencent le tendre jusqu’à les rendre aumônes. Elles sont deux, elles sont foule, elles sont nuées de désirs et d’arrogance, elles sont buées qui postillonnent le mépris. Venins des bords des lèvres, elles vivent dans les replis de leurs refus, vipères dans les herbes hautes de leurs secrets.

sans détour poils et plis et ombres sur le corps d’Albrecht Dürer la faculté immobilisée la figure humaine consolante s’enfoncer au dedans l’individualité insensée l’affect libéré dore le désir de soi cette convoitise tactilité de l’incarnation les cheveux apprêtés pleins de conjecture leur longueur retenue engendre l’allure folle le côtoiement sans fin allongement du tourment idylle pénétrante l’élaboration rouée si je devais étendre les ailes ici recharge de la vision interminable et le présent pénétrant l’aile et l’affaissement et la mort sont doux longs pépiements après les vastes orages quelqu’un à nouveau contemple les paysages qui s’étendent polis et secs et sublimes nous nous penchons dérangés et cela persiste et continue mon art couvre de silence l’entièreté de l’image la conscience à ce point épineux domaine de l’immensité légendaire comète dispensant teinture du visible et néant illuminateur