j’ai collé mon front contre la vitre sale 
comme tant d’autres l’ont fait avant moi 
je partage avec eux 
le va-et-vient du train 
les pensées fécondes 
le regard qui ne se pose
sur aucune ligne de fuite 
je me solitude 
je suis moi au milieu de tant d’autres 
je me replie au creux de vous 
comme on s’entend enfin parler
entre deux silences
je me replie en votre corps
masse humaine qui entre et sort 
je me solitude 
être parmi vous c’est me sentir seule 
mille vies mille inconnu.e.s mille rencontres 
mille pensées obscures ou obscènes
mille tristesses cachées au fond d’un sac 
mille tendresses au bout de vos doigts
et dans vos pupilles éprises du soleil
et dans l’écho de vos voix
je m’entends enfin penser
mes yeux gobent le paysage sans le fixer 
alors j’écris sur mon papier de verre 
les ongles plein de terre
le front collé à la vitre sale 
les silences qui me racontent

Cinq heures 
Brouillard 
rouler, bosse sur bitume
refaire les lacets 
avancer 
retenir le souffle/ puis/ 
faire entrer l’air dans les narines 
Et c’est toujours la même histoire
Et c’est toujours le même goût
Pisse froide 
goudron chaud comme la braise 
Elle met ses mains au fond de ses poches, pour éviter que le froid  ne lui glace les doigts 
Ici, une merde de chien/ puis/
plus rien 
le calme au ras du sol 
Elle se dit que l’hivers c’est comme l’été finalement 
ça sent toujours la tristesse  
Station service ouverte 
Kérosène
pigeon qui pleure sur l’escalier de l’église 
tourner à gauche 
prendre la rue des oiseaux morts 
absence de lumière 
les murs criblés de balles 
réalité
fermer les yeux
ne plus penser à rien 
juste deux minutes
le temps de remettre les pendules à l’heure 
/ puis/
écouter le ciel
emprunter la rue des bouches qui sucent 
reprendre 
corps
main
dos courbé 
cervelle saoule 
faire comme les serpents

Elle glisse de toute ses forces  vers  ce qui l’attire 
les pattes lourdes mais le coeur prêt 
les muscles enfoncés dans le goudron 
On attend tous la même chose non ? 

Cicatrices

La forêt et ses odeurs de mousse
Le vert profond qui remplit la rétine
Les petits chemins qu’on connaît par cœur
Et qu’on parcourt à vélo
La rivière et les rires, les nuits étoilées
Cavaler, courir, sauter, grimper,
Les premières fois de tout.

La pluie sur la vitre du bus
Les premiers cafés, les clopes, le baby foot
Le lycée
Être différent, être en marge
Mais plaire aux siens
La musique partout, tout le temps
Vibrer dans chacune de ses cellules.

Les matins froids
Le premier appartement à soi
Boire, fumer, rigoler
Les potes déjantés, les concerts, les soirées
La fac
Lire, apprendre, étudier
Ne pas savoir où on va et s’en foutre royalement.

Le métro, le ciel gris, la foule
La solitude
Marcher, marcher pendant des heures, au hasard des rues
Les premiers stages, les premiers boulots
Les amitiés qui s’évaporent
Chercher sa voie quand tout est flou
Quand l’horizon a disparu.

Le soleil éblouissant, l’accent qui chante
L’odeur des pins dans la colline
Des ciels à devenir fou
La lumière, la lumière partout
L’amour, la joie, l’apaisement
La vie qui s’étire doucement et qui prend son temps
Et la mer qui scintille lorsque je souris.

Des rues enveloppées de chaleur
Le cœur gelé pourtant
Les doutes, la peur qui trace un chemin
Apprendre une nouvelle langue, une nouvelle musique
Les mots, toujours les mots
Et soudain un bébé miracle
Un nouveau départ.

Une maison, un jardin, deux enfants
Les cigales assourdissantes
Et ce silence entre nous qui prend toute la place
Changer de travail, une bouée dans l’océan
L’énergie qui afflue à nouveau
L’évidence qu’il va falloir partir
Mon dieu que c’est dur.

Des murs qu’on a choisis et décorés avec soin
Un appartement cocon qui enveloppe et protège
Savoir que c’était la bonne chose à faire
Entre angoisse et fierté, renaître
Le jardin comme refuge, les mains dans la terre
Mes premières tomates
Trouver sa place lentement.

CERVEAU-FLAQUE

je porte une maison vide sous une pluie battante
car une limace bleue a poussé sous mon crâne

j’habite une maison nue au bord du marécage
car ce matin la mort a volé mes sandales
je brûle une maison muette sous le chant de l’oiseau d’octobre
car la pensée du fleuve m’est insupportable

quand un lombric épais se promène sur ma langue
seul-seul dans la nuit vaste

et
que j’ai envie de choses très belles
et
de choses très vivantes

quand un drap blanc coule sous un tas de cendres
que la main de ma mère me paraît vieille

et sale

et que sur ma tête repose le pied de ma grand-mère

quand l’arc-en-ciel brise le toit qui ne protège rien
car tous les occupants ont autre chose à faire
alors

je pose ma maison-malle sur un nuage noir

et je remplis ma bouche
de petits cailloux nus
et
de petits cailloux froids

alors je dis

patience
c’est juste un trou
juste un cri
juste une flaque

et je dis

lune

je dis

chien

je dis

pluie

J’entre dans la mer.
Je sillonne des kilomètres de lianes molles qui dessinent des rhizomes et scrute les dépôts gris turquoise que mon air pénètre avec une fulgurance incroyable, je n’aurais pas cru. J’ouvre grand. Je pénètre l’eau, je fais des bulles. Je sors de ma bulle, tu as vu. Je vais voir ailleurs si j’y suis. La mince pellicule saute et je ne suis plus qu’un fœtus aux pieds palmés mouvants. Je mute par le mouvement. J’accède à une autre qualité. N’étant plus rien, je suis un peu le sel le soleil son reflet le ciel les alluvions qui s’additionnent pour former le mot monde dans ce qui reste et se dissout.
Ainsi nous disons l’espace en excédant les frontières. Ainsi, nous sommes immensément.

Perdue dans ce monde

J’ai refermé la porte derrière moi.
Il faisait nuit, encore. 
C’était le bout de la nuit, le moment le plus noir. Le moment où personne ne sait. Le moment suspendu. Suspendus les souffles dans le sommeil, certains ne se réveilleront pas. Et pour les autres, le jour.
Encore.
Mes pas m’ont amenée ici, ce n’était pas prévu. Si j’allais quelque part je ne crois pas que je le saurais. Nous allons tous quelque part, personne ne sait. 
Comment pourrais-je savoir ?
J’ai fermé la porte doucement et j’ai commencé à marcher. Il faisait nuit sur ce monde, et jour de l’autre côté. J’ai pensé que si l’on se trompait de sens, on pourrait passer une vie entière dans la nuit à poursuivre le soleil.
Il y avait le noir profond, celui qui ressemble à l’éternité. Il y avait le silence de la nuit, qu’on appelle silence car il est fait de sons que l’on ne sait pas nommer. Un silence palpable, qui nous enrobe, qui nous berce. Il n’y avait pas besoin de marcher, ni de choisir une direction, c’était la nuit qui me portait. Le corps sait. Tous les corps savent marcher la nuit. Ils marchent même mieux que le jour, les corps, enrobés. Dans l’obscurité mon âme ne connaissait plus de frontières et je pouvais aller partout, de ce côté du monde et de l’autre, je ne voyais ni le bout de mes bras ni le bout de mes pieds, mon corps était un arbre parmi les arbres, un bruissement de feuilles, le vent doux sur les tiges. 

Qui es-tu ?
Mes pas m’ont amenée ici, ce n’était pas prévu.
Qui es-tu ?
Je suis parfois l’ombre de moi-même et parfois ma propre lanterne.
Qui es-tu ?
Je suis faite de toutes celles qui m’ont faite et je suis entièrement mienne.
Qui es-tu ?
J’erre sur les routes, je ne sais pas où je vais.
Qui es-tu ?
Je vis sans raison et sans but, et partout je suis chez moi.

Demain il fera jour, encore. 
Demain il fera toujours nuit.

Je suis spectrale dans la ville. Je crois que je ne suis pas une identité remarquable. Les cieux du Truman show ne sont pas réels. Le bruit des cours d’école est celui que je préfère. Je ne sais pas si ces enfants font partie du jeu.
Il existe des rues où je ne rencontre personne et il y a les autres.
Il y a les rues peuplées d’individus qui ne détournent pas le regard. Il y a ces rues où des individus semblent me voir. Ces rues où sont interdits les fantômes. Ces rues me font du bien ou du moins ces regards de ces individus dans ces rues me font exister et me font du bien ou du moins pas trop de mal. La plupart du temps je peine à exister parce que toutes ces voix dans ma tête, toutes ces voix, là, dans ma tête, m’empêchent d’être dans mon corps et quand la matière de la matière de la matière reste inchangée et spectrale elle aussi, vos yeux sont un remède à mon exode. Exister, se tenir en dehors de soi en survivant précaire devient doux et même si je doute des nuages des écorces scellées aux mornes vagues, vos iris de cristal me donnent parfois la force de participer au carnaval de façon courtoise ; pour cela je vous dis merci.

pas trop vite

Un mot après l’autre

pas trop vite
ne va pas trop vite vers la connaissance

écris ce que ton coeur chuchote à ton cerveau
écris la mâchoire serrée
le ventre serré

pas trop vite
ralentis le rythme de la larme qui coule à l’envers du cœur vers le cerveau

ne va
pas trop vite sur ton vélo la nuit

ne quitte
pas trop vite le corps des ailleurs, des ailleurs

tu laisses à l’intérieur de ta tête les mots rebondir trop fort
ils cognent ta tête comme la grêle explose les vitres de ta maison

tes mots fusillent les petites cellules dans ton crâne

et crâne est un mot qui ne va pas trop vite
qui ne sait ni courir ni rebondir

le crâne de mon frère n’a pas rebondi quand il a heurté le béton

sang est un mot qui ne sait pas rebondir

le sang de mon frère n’a pas rebondi quand il a giclé l’intérieur de son crâne

mort est un mot qui ne sait pas rebondir

la mort n’a pas rebondi quand elle s’est emparée de mon meilleur ami

écris la tête en bas, marche sur les mains

défie les mots d’apprendre à rebondir

défie les morts d’apprendre à lire

mets toi à courir mais

pas trop vite

ne va pas trop vite.

Je ne sais pas écrire sur la nature,
longtemps une évidence qui ne vallait pas la peine d’être mentionnée.
Aujourd’hui, il ne reste qu’une expérience effondrée à l’intérieur d’un mot.
(Oh la tendresse que j’ai pour cet espace renoncé…)
J’ai tout oublié de la véritable nature de la nature.

Je ne comprends plus les poèmes sur la nature.
A quoi ressemblent un frêne ou un geai ?
Aucune idée.
Je sais seulement que l’un est un arbre et l’autre un oiseau.
Et que dans certaines conditions, ils signifient liberté, attente, surprise ou désir.
Enfin, je suppose.
J’ai tout oublié de la nature des choses.

Parade sous la vie

______________*
Le grillage du jardin fait le tour de ta vie
Faite de fleurs odorantes,
______________de couleurs alléchantes
Qui résonnent au monde comme autant de pensées,
Inversées,
____________________soupesées, épuisées.
Il y a tant de beauté à vivre dans l’ennui.
______________*

Le bon mot.
Celui qui ouvre le monde d’un seul regard
Celui qui respire le souvenir
Celui qui fait grandir
__________________________Et qui…Et qui ?

…Le poète est en retard.

*

On reconnaît les gens qu’on aime aux petites tâches qu’ils ont dans les
yeux.
Comme si de la poussière de pluie s’y était glissée.
Et, mélangée au soleil, pailletait les iris, d’un message qui diffère, selon si
l’on aime ou si l’on aimait.

*

Il criait dans l’immensité vide du champ de coton, au milieu des quelques
fleurs que le vent faisait danser.
________« Marguerite », appela-t-il.
Mais non, ce n’étaient que des pensées.
______________
______________*

« Tu me manques ».
Elle avait prononcé ces mots avec dans la voix la peur de l’éternité.
Comme si le fait de le dire, de l’avouer, de le penser même, aurait pour
conséquences de figer ce sentiment.

« Tu me manques », il ne reviendra plus.

« Tu me manques », il ne sera plus là.

« Tu me manques », elle mit sa main devant la bouche.
Elle le voyait danser, devant elle, et ce n’était qu’une preuve de plus,
______________que tout cela n’existait plus.