Ville bouche
Grande jeune et vieille
Dents bétonnées langue asphalte
À croquer mâcher mastiquer avaler
Malgré les trous fissures et crevasses
Et recracher
Et vomir
L indigeste que d autres qu elle juge de trop
Au bord
Et laver nettoyer évacuer
Ne pas faire voir ne pas montrer cacher
Le rejet
Les rejetés
Les errants condamnés

Ville ventre
Poumons noirs à chercher
Morceaux de ciel
Bribes d écorce
Décrasser le dedans
Artères cœur
Respirer
Au delà des mains des hommes
Bâtisseurs de forteresses de cages et de niches
Assassins d horizon
Claustrophes de profession

Et vouloir
Nous
Sortir de la main des hommes
Sortir de leurs paumes
Cartographie de nos directions rythmes souffles
Emprunter chemins voies impasses
Emprunter plutôt que prendre
Se perdre plutôt que filer fuser
Nous
Insectes
Minuscules et rampants
À bousculer pousser écraser parfois
Regardons nous
Nous qui courons
Nous qui cavalons
Nous qui marchons
Nous qui regardons le bas plutôt que le haut
Son ventre à soi plutôt que le loin
Nous qui ne voyons rien plus rien
Nous qui ne pouvons voir que le rien
Nous qui voudrions voir tout
Nous qui voudrions voir
Nous qui voudrions
Nous qui
Nous
Regardons nous

La mia casa

Ma maison a trop de portes pour pouvoir y pénétrer
Ma maison n’a pas assez de portes et bien trop de secrets
C’est un mélange de granges à bricoler et de nids de pierres 
C’est une chambre sans lit, un grenier sans mystère
Un temple tacheté à ne pas dévoiler
Une lucarne à récurer, une cachette à dissimuler
Un abri à famille, sans loge et sur pilotis, un foyer en tôles cabossées
Un gîte à retaper, un tiroir à confidentialité
Elle traîne dans la boue à deux pas du cellier
Ni chien de garde, ni maître, ne voudrait s’y abriter
C’est une prison sans clefs, un recoin à ignorer
C’est un silence percé, c’est une âme déboîtée
C’est un foyer hors-la-loi
Une inaccessible inconnue
Un isoloir jalousé
Un pli mué
Une boucle sans détour
Une armoire sans amour
Et vous ?
Où habitez-vous?
Dans des petites boites en carton?
Vous entourez le monde, et vous cherchez la clef?
Pour fermer la serrure, de toutes ces portes ouvertes, au verrou verrouillé…

Qu’est-ce qui perdurera quand nous n’aurons plus rien ? De quel ventre naitra le renouveau ? Quel sera son visage ? Inventerons nous des danses nouvelles, d’autres façons de rire ? La joie aura-t-elle changé de couleur, pour transformer les bouches en portes jusqu’au cœur ? Qui sera là pour le voir ? Qui verra que de la souffrance nait tant de beauté ? Le ciel sera-t-il plus pur, le vol des oiseaux plus léger ? Quand nos yeux auront été lavés par les pluies torrentielles et nos âmes rincées, que restera-t-il sur cette terre ? Les hannetons couveront-ils encore sous la surface, préparant leur envol dans la plus sombre obscurité ? Le sommet des montagnes nous toisera-t-il encore dans son manteau de feuilles et sous sa peau pelée ? Les gouffres auront-ils perdu de leur attrait ? Que se cachera-t-il sous la croûte ? Faudra-t-il encore creuser pour satisfaire notre besoin d’exhumer les secrets enfouis, pour comprendre l’histoire de notre race, le cours de notre destinée ? Quelles inflexions auront nos voix ? De quel parfum embaumera-t-on les mots nouvellement créés ? Quelle douceur emportera nos doigts jusqu’au mystère des courbes et des aspérités, jusqu’à s’écorcher aux crêtes et glisser dans les creux ? Quelles poésies redessineront nos lèvres, et tous les contours du monde ? Avec quelle sincérité, quelle envie, quel élan se sera-t-on permis le rêve ? Aura-t-on osé assez ? Rêvé assez ? Avec assez d’effronterie, sans retenue, sans s’empêcher ? Qui sera là encore, pour enfouir ses pieds nus dans le sable, simplement ? Pour éprouver le souffle du vent ? Les vagues auront-elles la même saveur, le même piquant salé ? Qui sera là encore, pour assister aux nuits et aux aurores ? Aux tempêtes ? Aux marées ? Qui sera là encore lorsque les battements d’un pouls perdureront, tout au fond, quelque part ? Lorsqu’une nouvelle promesse verra le jour en robe de rosée, fraichement éclose, souveraine et belle ? Qui sera là quand tout aura cessé ? Qui sera là pour voir ? Pour y tremper les lèvres ? Pour, encore une fois, goûter ?

Pointe du roc

ta rue est un trait de côte.
ta rue flotte sur une falaise, elle chante.
ta rue est parallèle à la mienne, j’y travaille, la nuit.
ta rue bégaie sur du sable mouvant.
ta rue est longue, et gonflée de maisons.
ta rue tremble sous le vent, et tes muscles dorment bien.

je suis salement honnête, peut-être trop,
je suis tatouée de tâche de rousseurs l’été,
je suis un terrain inoccupé,
je suis attachée à ce que vérité veut dire,
je suis tout ce que j’écris.

Deux mains

Les phalanges pleines
Foudroyantes

Sillons maculés
Labour du bruit
Pour rien

Corps tracté 
Extension 
Des capteurs 
Nerveux
Sous la pulpe

Chahut poplité 

Tibia
Mollet
Métatarse 
Zones d’enfléchures 

Corps dressé

Charpente 
Isotrope

Echo musculaire
En sommeil
Os nerveux
Fascia vrillé
Désaxé
Brûle 

Chaque tenseur
Vérouille
Quadrille
Enserre

Asphyxie

« En Chantier »

Soigne 
Tes
Ramilles
Au 
Bout 
De
Ces
Dix 
Doigts

Sous la ravageuse

Rayons délicats

Dessus
Déployant
Une chevelure 
Geyser

Et un matin se faire face
Et ne plus se reconnaître
Alors
Chercher fouiller
Sous tes phalanges ongles et doigts
Coins et recoins
Plis et replis
Ici mémoire
Ici histoire
Corps mémoire
Brouillée emmêlée floutée
Et un matin se faire face
Et vouloir et souhaiter
Tâtonner sentir
Douceur ici
Chaleur là
Vie
Et un matin se faire face
Et se brûler
Du froid du glacial du gel
marbres interstices
grottes fissures
cailloux lames
roches larmes
Et un matin se faire face
Et retourner son visage comme un gant
Coutures défauts invisibles lisibles
Et descendre au dessous du dessous du dessous
Ouvrir les portes barricadées blindées
Et assister au spectacle manège
Cauchemardesque horrifique
Voir et sentir
Ce qui grouille gronde pourrit
La vie contraire inversée tordue
Sous formes de mains et de doigts
D’un dos ventre et cul
Odeur d’arrachement et de plantation
Graine mauvaise et sève poisseuse
Mains rouges
Et un matin se faire face
Et se voir corps continent territoire conquis
Empreintes de mains et de pieds
Et en souhaiter le ravage l’incendie de soi peut être
S’imaginer phœnix alors

Et un matin se faire face
Et ne plus se reconnaître
Et se demander pourquoi toi
Et chercher des réponses
Et trouver au milieu des gravats de l’obscurité du cauchemar
Une faille petite très petite minuscule
Et se dire alors
Alors la patience
Alors le courage
Alors la force
Et un matin se faire face
Et aller au delà de ce que l’œil ne peut voir
Et y mettre ses mains
Dans sa propre chair
Dans sa propre terre
Y faire un trou
Laisser passer la lumière
Faire grandir
Et fleurir
Et vivre
Encore

Je me déguise pour manger
en marquise
ou en renard cendré
Je mange sans bruit pour ne pas attirer
le gros marquis ou le loup argenté
Je me déguise pour dormir
en chameau
ou en dormeur du val
Sous la broussaille de mes cils
le sang m’a fermé les yeux
Je me déguise pour sortir
en tapin ou en as de pique
Je perce comme
j’ai été percé.e autrefois
Je me déguise pour écrire
et nous hurlons
en chœur
ou en canon

Blesse

Peut-être que mes os
broyés
lesteraient
ce nuage

Peut-être que mon cerveau
émietté
brûlerait
les forêts
de cèdres

Peut-être que ma bouche
tordue
engloutirait
vos pensées

Peut-être que la blessure
dont je vous parle
ne se diluerait
qu’à moitié
et laisserait le limon noir
sur place
envaser
les fossés

Faut-il scier
ma gorge
par le milieu
pour voir
les sanglots
tomber

Faut-il pilonner
la gelée
de mon encéphale
et venir
à bout
de
la
peur

Faut-il percer
le flan
pour
expurger
la bile
acide

Faut-il briser
les molaires
et broyer
les phalanges
une à une
pour
ravaler
ma peine

Faut-il que la blessure
dont je ne fais que vous parler
ne se dilue qu’au quart
et laisse
le limon noir
sur place
envaser
les fossés

Je range.
Avant chaque grand départ, je range.
Je prépare, je trie, méticuleusement, je sépare les choses à emporter de celles à laisser. Comme je n’ai pas de « là » en ce moment, je laisse où je me trouve, je confie ou abandonne à mon garde-meuble, à des amis, à un café, un hôtel.

Plus les années passent, plus cela requiert du temps, de l’énergie, d’imaginer l’improbable. Je ressors épuisée de ces séances de choix intense de toutes petites choses. Alors je prends soin, je fais par petits bouts du bout des lèvres et des doigts, de toutes petites minutes à la fois.

Je classe, je soupèse, remplace.

La nuit j’y pense avec clarté, alors je me relève pour enlever, remplacer, rajouter. J’élimine beaucoup, c’est le but : constater le monceau et écrémer vers le nécessaire, garder le minimum. Je suis mauvaise en minimum. L’objectif c’est la légèreté. C’est le poids que je suis prête à imposer à mes épaules, à mon dos, à mes genoux. Pourtant, à partir, c’est sous l’enclume de l’arrachement que je ploie. Une fois le sac terminé, le mouvement lancé, ce poids là disparait et rien ne semble plus
insurmontable.

Je range les pensées, j’abandonne les doutes, les hésitations, les peurs qui retiennent et reviennent la nuit, je les balaye mieux que mon seuil, je focalise sur l‘évident. Je coupe le dernier lien avec la dernière chambre, embrasse la décision avec la langue.

C’est le moment où l’esprit, enfin libre, se tourne vers le préparatif le plus exaltant : l’objectif du voyage. Le décider c’est trouver courage, enthousiasme, sens. Imaginer ce qu’il sera question de cueillir, le matériel nutritif poétique pour l’âme, les rencontres, les lumières, les mots en langue nouvelle, le tremblement d’effluves exotiques. Ce qui constituera la malle de souvenirs chargée sur mon dos au côté des bibelots dont le quotidien s’alimentera dans une survie gourmande de culture. Pour leur faire de la place, je pousse mes vieux souvenirs dans les coins, en jette certain par la fenêtre, soupèse l’espace vide à protéger pour cette expérience-ci, la taille de son empreinte dans mon existence.

Au fil des années, il y a de moins en moins de place. Alors j’affine les cueillettes, cherche la qualité plus que la quantité ; j’ai appris à me connaitre. On ne fait plus n’importe quoi quand la coupe est pleine.

Il est l’heure de partir. Je recompte une dernière fois le nombre de tablettes de chocolat, les carnets vides prêts au cas où, et les livres. Ce sont eux les plus difficile à choisir. Je passe des heures à feuilleter, évaluer la vibration de leur rythme dans mon corps lorsque je m’imagine là-bas. Garder ceux qui seront les compagnons précieux, utiles, conseillers réconfortants, ceux qui accompagneront dans l’intimité la captation sensible des dimensions de chaque nouvelle parcelle. Celui qui soufflera les mots avant que ne s’envolent les miens, qui les poussera d’en haut de la falaise comme les albatros se jettent dans le vide à leur premier envol.

Je me trompe encore souvent.

Je pars quand-même, avec tout ce que je porte de dérangé.

Et l’aventure se fait avec les moyens du bord, au gré des journées froissées.


Je l’ai su depuis son annonce. Hier a été mon dernier vers l’Antarctique. C’est une certitude. Non pas que nous n’ayons plus besoin l’un de l’autre lui et moi, mais que se toucher n’est plus nécessaire pour prendre soin de nous, la pensée, la créativité, l’amour suffisent. A un certain âge, assurer des visites fatigue plus qu’émerveille. Je ne veux pas éroder nos énergies en nous y frottant. J’ai su que, bientôt, je n’espérerai plus visiter les extrémités du monde. Et mon esprit s’en trouvera serein malgré l’appel. Quelque chose s’est tassé. Plus de frustration ni d’urgence, un soulagement presque. Une terrifiante indifférence. J’ai vu s’envoler le courage, s’abandonner les rêves géographiques qui ont embellit ma jeunesse de l’avoir habitée. J’ai su que j’avais vieilli pour la première fois. Que ce ne serait peut-être pas pour cette vie-là. Et que c‘est tant pis, que ce n’est pas grave, ce sera pour la prochaine. On n’abandonne pas des rêves comme ça.

Expériences

Nous passions des nuits blanches 
Tout le long du mois d’août,
Il faisait chaud tout le temps.
Nous restions à parler 
Sans pouvoir s’arrêter,
La fenêtre grande ouverte.
Nous respirions à peine,
Incapables de laisser 
Une seule minute de vie 
Nous échapper encore. 

J’ai si bien reconnu 
Cet élancement du cœur
Qui réveille dans mon corps
L’énergie nécessaire
D’accepter la tristesse.
Car la vie à nouveau
Ajoute à mon chemin
Une épreuve à franchir.
Au bout d’une longue semaine,
Mon père est mort hier. 

Les jours qui ont suivi,
Ces belles journées d’été,
Avec mon amour en vie,
Nous avons quitté le monde,
Nous sommes restés chez nous.
Enfermés et meurtris,
Nous avons fait revivre,
Toutes les peines du passé,
Les incompréhensions,
Les colères, les tromperies,
Les agitations vaines
De trop fortes émotions.

Et pendant tout ce temps,
La lente destruction,
De l’intérieur du corps
De mon père possédé. 
Un mal brisait ses nerfs,
Un mal qu’il m’a donné,
Comme une partie de lui.
Il se cache dans ma chair
En attendant son heure,
Un mal qui finira aussi
Par briser mes nerfs à moi. 

Pendant ces jours d’été,
Nous avons compris ensemble,
Que pour survivre ici,
Il faudra résister,
Ne pas briser les liens,
Rassembler les courages,
Et avec humilité,
Vivre chaque expérience,
Comme étant destinée.