À pleines mains

Regarde, c’est là que nous creuserions à pleines mains, nous aurions de la terre plein les doigts. Nous y planterions nos voix vives pour les faire grandir. Elles pourraient prospérer au milieu des cadavres d’oiseaux, les débris d’insectes. Les lombrics les tresseraient entre elles pour en faire un chant, muet encore.
Nous laisserions le silence faire son œuvre et danser entre les plaies ouvertes du sol.
Nous repèrerions de loin cette clairière qui attend son heure. Tu sais, là où le soleil s’écoule en pluie. Là où il perce l’ombre et la glace. Là où les animaux se glissent la nuit. Cet endroit précis où les forces semblent se recentrer, où l’énergie jaillit de ne nulle part. Là où croît cette épaisseur du mystère, le bourdonnement tellurique à peine tremblé. Si tu tends l’oreille, tu l’entends jusque sous l’écorce des arbres, ce souffle dense et tiède dans l’exigu des choses. Il est là, dans le battement intense, le renflement doux.
C’est cette rumeur qui monte et gronde, s’augmente de nos émotions. C’est là où nous irions quérir à la fois une paix et un espoir. C’est là où nous irions arroser chaque jour nos humeurs pour les nourrir de joies et nous arracherions les mauvaises herbes de colère ou de rancoeur. Nous verrions fleurir nos vœux et deviendrions ce que nous aurions toujours du être.

Ecoute
Ecoute ce que le ciel convoie
Ecoute ce que le vent te veut
Ce que tu n’entends pas de prime abord
Ce que tu devines dans l’obscurité
dans l’opacité du langage
dans le silence qui oblitère
Ecoute ce que tu ne sais toi-même
prononcer
Ecoute ce qui devrait te guider
Ecoute comment te conduire
à destination
là où les traces retentissent à l’oreille
où les pluies laissent un sillage
au cœur de ta sécheresse
là où tu te laisseras grapiller le cœur
Ecoute si tu n’es pas sourd aux extensions
musicales de l’inaudible
si tu te laisses bercer par la dimension
fleuve du silence
Ecoute car c’est dans le mystère des choses
que tu te trouveras toi-même

Le photographe et l’oeil

Chambre noire. Bains chimiques, l’image s’imprime sur le papier qui flotte. Lumière rouge. Voix basse.
Le photographe dialogue avec son propre oeil.

Le photographe : Pigments ou pixels parfois, mon oeil, tu fais semblant de ne pas distinguer. Tu te perds dans les noirs, dans leur profondeur.

L’œil : Je suis décidé, je me décille à mesure que je pénètre dans les noirs. Entièrement. Je m’y fonds. Je deviens le noir. Toi, tu restes en bordure. Tu te raccroches aux gris. Tu ne te laisses pas absorber facilement.

Le photographe : Je suis attentif au motif, à la forme, à l’architecture, à l’esthétique. Mais surtout, je m’applique à traverser les moments qui s’offrent, là où se trouve aussi la vie. Toi, tu ne prêtes attention qu’à l’abîme du noir.

L’œil : C’est faux, offre-moi la couleur et je jubile. Ma pupille s’exerce à voyager dans toutes les demi teintes, dans toutes les nuances. Je bois le souffle de la couleur, je m’emplis d’elle. Vois comme ma pupille se dilate, j’y fais entrer tout un univers.

Le photographe : Mais c’est le mien ! Tu t’appropries ce que je vis, tu restitues au mieux ce que cerveau te dicte. Il te dirige comme je dirige l’objectif de mon appareil. Cet œil second, cette ouverture sur le monde. Entre toi et lui, je vois double.

L’œil : Les procédés techniques ne m’intéressent pas. Je veux juste l’ombre et la lumière. Je veux sentir leurs variations sur mon cristalin, je veux juste les sentir palpiter. Vois comme mon iris s’agrandit. C’est pour toi, pour que tu profites au mieux de ce qui t’es offert.

Le photographe : Merci mon oeil de t’ouvrir ainsi, de toucher de la pupille les émotions du monde. Sans toi, je serais aveugle, quel sens aurait ma vie ?

L’œil : Sans moi, tu aurais cette discussion avec ton oreille. Sans moi, tu serais peut-être musicien.

Le chasseur et l’animal

Le vent souffle à peine dans les feuillages des arbres. La lumière filtre à peine dans la clairière. Le chasseur vient d’abaisser son fusil. Il a tiré sur la fourrure qui courait à quelques dizaines de mètres devant lui. L’animal semble blessé.

L’animal : Pourquoi avoir tiré, je ne faisais que passer. Je ne faisais que traverser mon territoire. Vois ma plaie. Vois comme je saigne.

Le chasseur : Je ne fais que mon travail de chasseur. La battue a été organisée de longue date. Vous êtes trop nombreux. Vous pullulez. Vous mangez les cultures. Vous êtes néfastes, des parasites dans cette forêt. Vous faites peur aux enfants qui la fréquentent.

L’animal : Nous ne voulons de mal à personne. Nous ne faisons que vivre, nous nourrir. Nous nous tenons
loin des humains. Nous ne cherchons pas les conflits. Nous sommes des êtes vivants, comme vous.

Le chasseur : On nous rabache le vivant, ce qui l’est, ce qui ne l’est pas. Ce qui a droit de vie et de mort sur l’autre. Le vivant est ce qui respire sans piller son voisin. Mais vous, vous mangez ce qui ne vous appartient pas. Contentez-vous de glands, de sorbes. Laissez les raisins aux vignerons, les figues dont vous vous gavez aux cultivateurs. C’est leur gagne-pain. Vous n’avez pas besoin d’argent, vous. Vous n’êtes que des bêtes.

L’animal : La nature est à tous. Les arbres ne vous appartiennent pas plus qu’à nous. Nous ne faisons qu’emprunter les voies que vous avez marqué d’une croix, nous ne faisons que dénicher, creuser de nos groins la terre meuble pour trouver des racines, nous mangeons le sauvage. C’est vous qui vous accaparez les arbres, les fruits.

Le chasseur : Sans nous, ces arbres n’existeraient pas, nous les avons perfectionnés, nous les avons soignés, c’est grâce à nous s’ils portent des fruits. Vous nous volez.

L’animal : Le vivant ne vous appartient pas. Les fruits ne vous appartiennent pas. Et vous en avez assez pour vous. Vous pourriez les partager avec nous. Nos besoins ne sont pas les vôtres. Nous nous satisfaisons de peu. Nous pourrons partager les fruits. Nous sommes indispensables dans la chaîne du vivant. Aussi indispensables que les mulots ou les rapaces.

Le chasseur : Les mulots, nos chats les mangent. Les rapaces nous débarrassent des importuns, ils sont
beaux à voir dans le ciel. Ils sont décoratifs. Mais vous… Vous êtes surtout bons à manger. D’ailleurs, vous devriez être mort à l’heure qu’il est.

L’animal : Je ne vais pas tarder si vous vous acharnez, ma plaie saigne. Je me vide. Je ne suis qu’une pauvre laie. Epargnez au moins mes petits. Qu’ils grandissent, qu’ils s’ébattent. Vos petits, vous les préservez de la mort, n’est ce pas ?

Le chasseur : Oui, nos enfants sont notre avenir. Ils meurent seulement en temps de guerre.

L’animal : La guerre ? C’est quoi ?

Le chasseur : C’est tuer ses ennemis, jusqu’au dernier, enfants compris. C’est tuer pour ne pas être tuer.
C’est pour garder nos droits sur cette terre.

L’animal : Alors c’est une guerre que vous menez contre nous…

Des images

C’était un mirage sans doute. Une image mais floue, que l’on déflore d’un œil suffisamment perçant, un oeil comme une lame. Une image comme une peau que l’on s’empresse de dépecer. Peu à peu, la pellicule en surface s’en va. Il suffit de peler suffisamment. Alors on atteint le cœur des choses.
En fait, on pourrait voir avec les mains plongées dedans. La façon un peu sale de voir vraiment, aussi avec le ventre. Elle sait qu’on ne peut parvenir loin qu’en y mettant les doigts, qu’en se confrontant au sang. C’est là, dans la chair et le sang qu’elle y voit clair.
Je dois exercer ma vue. Voir en profondeur. Ce serait comme développer un don de clairvoyance, tu vois ? C’est une histoire de vision au-delà des apparences. Parce que ce que tu aperçois n’est qu’apparence. Je sais, dit comme ça, ça a l’air con. Tellement une évidence.

Ce sont les aveugles qui voient le mieux car ils ont acquis une sorte de double vue. Je devrais me crever les yeux mais je n’en ai pas le courage alors souvent, je les garde fermés. Je les ouvre seulement pour moi-même.

Elle ignore la pelure de peau qui recouvre les souvenirs. Ils sont un cahier d’images foutraques, bordéliques, consultables à l’envers, ou au hasard. Feuilleter de façon aléatoire, c’est bien aussi, pense-t-elle.

Merci mon dieu de placer autant de faits réels dans mes mirages, autant de réalité dans mes déserts. Elle ignore exprès que les souvenirs ne sont qu’une version revisitée des choses, qu’elles n’ont de réalité que l’apparence sensorielle, qu’elles sont aussi éloignées émotionnellement du réel qu’une oasis. Mais elle fera semblant d’y boire. Elle fera semblant d’y croire.

Nager

La vie c’est se jeter à l’eau. Grand bain. Grand bassin. Grande brasse. Coulée. Pleine voie de pleine mer. Il faut savoir nager.
Moi je ne sais pas bien nager. Quand j’ai passé mon bac, mon prof a dit « c’est le retour des naufragés ». La honte.
Quand j’avance on dirait que je recule. Au mieux je flotte.
Je flotte mieux loin de la foule.
Elle a son regard qui se perd dans le bleu. Avec le blanc c’est la meilleure couleur pour se perdre. Elle le sait, elle l’a expérimenté dans plein de bleus différents. Là, elle cligne de l’œil au fond du ciel. Pour y trouver quoi ? Un semblant de reflet de la mer, ailleurs.
Longtemps elle a cherché un message dans une bouteille. Quelque chose qui lui serait destiné. Une bouteille avec des voix à l’intérieur.
Elle entend d’ici la voix de la mère. « Ne te noie pas dans un verre d’eau ». Mais c’est en se noyant qu’on trouve du neuf, parfois. C’est en se broyant à la vie. En se cognant à défoncer les parois, à s’enfoncer la tête sous le mur de la mer. Tu ne crois pas ?
J’essaie de surnager mais je ne fais que couler.
Celui-là aurait dit qu’avant le message, il faudrait boire le contenu de la bouteille. Cul sec. Et sel et sable avec. Et toute la mer. « Tu sais boire, non ? »
Elle aurait aimé qu’on lui apprenne à nager. Au lieu de ça, on l’a balancée par-dessus bord. Et vogue. Et devient. Et vit. Ou survit.

le jour de l’homme filmé sur le quai de la télé …

Il y aurait un homme, son café du matin, son travail son salaire son loyer. Elles vivraient avec lui, la grande femme blonde et la petite fille aussi. Ils auraient des fenêtres dans l’appartement pour le jour, pour la nuit, pour les voitures pour les piétons pour les chiens et tous les bruits vivant dans la rue.

Il est sur le quai et c’est sûrement le soir. Il a un long manteau noir, un trois quart épais, lui descend jusqu’aux genoux, peut-être même un peu en dessous.

Ils auraient une porte pour tous les entrer et les sortir… ils diraient les : Ah te voilà ! ça faisait bien longtemps, depuis quand déjà ? les reviens plus souvent les fais bien attention à toi surtout sois prudent. Aussi les mots tamisés des habitudes : à ce soir, à tout à l’heure, bonne journée.

Sa longue écharpe coupe un grand trait blanc sur le noir du trois quart.

Ils auraient des amis, pour aller courir, pour se promener, pour rire, boire, s’attabler, pour discuter… Ils auraient des fous-rires, de longues journées, des visages lassés, des rêves et des regrets, ils auraient papa tu me portes je suis fatiguée, ils auraient des disputes des colères des joies des secrets des espoirs des déceptions, les espoirs refleuriraient, ils auraient la vie ordinaire. Ils penseraient parfois le temps c’est si longtemps, parfois le temps c’est si usant, parfois le temps on s’ennuie parfois le temps heureusement on n’y pense pas tout le temps !

Elle a l’anorak rose, celui qui fait doudoune avec les petits bourrelets doux à toucher. Elle a la capuche relevée et les cheveux blonds dépassent sur les bords et sur le front.

Ils auraient le bois préféré, le parc pour aller jouer, le petit bassin aux lumières comme des papillons dans l’eau. Les roues du petit vélo grignoteraient le gravier quand il la pousserait. Ils riraient. Ils auraient parfois des heures qui passent toutes douces d’autres en trop, des heures superflues. Ils auraient quand on se prend dans les bras ils auraient leur vie ordinaire.

Il lui caresse la joue et sa main est mouillée. Il lui parle des mots qui ne s’entendent pas. Il se retourne qu’elles ne le voient pas pleurer. La petite bafouille peut-être : tu reviendras vite papa ? Les mains sur ses épaules veulent lui faire une armure contre la peur et les larmes, un mur contre le partir à la guerre des enrôlés.

Il y a des vies blessées sur le quai d’une gare à la télé.

À bout, les mots

J’ai de grands yeux, mon corps se courbe sur le qui-vive
Quand elle va répondre j’attends parce que j’ai hâte
J’ai soif
Alors que ma terreur d’être vide siphonne l’air de mes poumons
J’essaie de lire l’intérieur de son regard

Ses mots sont comme la mousse sur les arbres nus en hiver

Il y a le nord et il y a le reste, je crains le vent qui efface mes pas furtifs dans la neige, je crains le soleil qui capture ma solitude et adresse ma sensibilité en oubliant le timbre sur l’enveloppe
Le destinataire va payer et m’en vouloir mais tant pis  

La pluie qui poudroie rassure ma fragilité, la sentir par les trous de ma chaussure ancre ma flamme et sillonne mes veines jusqu’à mon cœur asséché
Ce n’est pas ma faute, ça ne suffit jamais

Je pose des questions et je combats les réponses
« Tu poses des questions et tu combats les réponses », c’est parce que je ne les aime pas ; toujours elle dit une chose et elle la reprend
Ça ne suffit jamais
Je dis la vérité et c’est comme mentir, le fil pour marcher est tout petit,
on est dans une rue étroite d’où il n’est pas facile de partir

Le temps de répondre « c’est un problème de train » que déjà je suis dans une gare inconnue, si elle est inconnue comment choisir où aller, si je ne sais pas où aller comment se donner rendez-vous, si je n’ai plus rendez-vous pourquoi rester sur le quai, si le train ne passe qu’une fois qu’est-ce que je fais, « s’il ne passe qu’une fois j’espère que les quais bougent », qu’est-ce qu’elle raconte, c’est le puzzle des gens dessus eux qui pose problème

C’est comme un puzzle avec une configuration qui change sans cesse, dont il manque une pièce mais jamais la même, c’est comme essayer d’attraper de l’eau, garder dans ses mains quelque chose qui veut s’échapper, c’est comme avoir les pieds sur deux continents différents sans jamais choisir
Je vois bien, il attend et il a hâte, il me regarde et cherche à voir du pays sans quitter la gare, « nos trains arriveront peut-être en même temps », il dit des mots et parle de géographie et ses yeux déroulent délicatement un champ de ruines, il serre dans son point la boussole cassée et quand il cligne des yeux pour respirer j’entends chaque couche de paupière se refermer l’une sur l’autre
Et l’une sur l’autre et l’une sur l’autre et l’une sur l’autre
Et l’une « sur l’autre oui c’est vrai tu n’y peux rien » ce n’est pas sa faute 
« Pardon » ; la mousse sur les arbres ça ne suffit jamais
Il ne sait pas que ça veut dire quelque chose

« Je n’y crois plus », à bout,
les mots.

La petite fabrique

Viens, approche, il faut que tu saches, je vais te parler de cette chose,…
De cette chose précieuse, unique même,
De cette chose à saisir, à prendre à bras le corps,
De cette chose à ne pas regarder passer, mais parfois à contempler,
De cette chose au caractère incertain et grandiose,
De cette chose rien qu’à toi … Qui sera ce que tu en feras dans ta petite fabrique.

De cette chose
Tellement intense et parfois si monotone,
Tellement joyeuse et parfois si triste,
Tellement courte et parfois si longue,
Tellement remplie et parfois si vide,
Tellement changeante,
Tellement éphémère,
Tellement surprenante,
Tellement étrangère.
Alors lance-toi sans retenue,
Travaille dans ta petite fabrique avec enthousiasme,
Même si tout n’est pas parfait, c’est vrai,
Fais preuve de courage, de persévérance, d’abnégation parfois,
Ne réduis jamais la voilure
Pour t’engager dans la folle aventure de cette chose : la Vie

La musique de l’âme

C’était lui désormais son compagnon le plus fidèle. A force, elle connaissait les différentes facettes de sa personnalité, reconnaissait son pas lorsqu’il arrivait et savait caractériser ses subtiles nuances, ses différents timbres, son intensité. Si bien qu’elle ne savourait pas le silence, mais les silences, qu’elle s’amusait à réécouter pour procurer un peu de musique à son âme.


« Chut ! En voilà un qui arrive. Je le reconnais à son pas humide celui-là, le silence mélancolique. Il me rapporte le bruit des minuscules graviers, un jour de mars, sur lesquels tu marchais pour me faire un cadeau. Il s’enveloppe du tapage de nos rires éclatant au soleil dans la brisure des vagues d’été sur les rochers. J’y perçois jusqu’au frôlement délicat de ta main passant sur mon épaule, jusqu’à la caresse de tes yeux, plus silencieuse encore, et, parfois, jusqu’aux tristes variations de toutes nos paroles tues. »


Mais, ce silence mélancolique était tantôt rompu par le bruit de ses larmes qui coulaient sur sa joue, tantôt par le sourire des souvenirs déplissant la finesse de ses lèvres et plissant celle de jolies pattes d’oies, ornant le coin de ses yeux. Pour échapper à sa mélopée, elle plongeait à nouveau dans le monde des silences, d’où lui parvenaient alors des modulations infinies, qui l’embarquaient dans de nouveaux paysages aux sonorités intérieures.


« En voici un autre. Qu’il est tonitruant, celui-là ! J’aime ce silence poétique, joyeux, frivole. Il tintinnabule au rythme de ses mots, où résonnent les rimes, s’entrechoquent leurs échos. Il remplit les vers, ceux de Sepúlveda, Sand et puis ceux de Prévert. Il prend même un stylo pour le faire crisser sur n’importe quel
carnet, le bleu de préférence, c’est lui le plus discret. Lorsqu’il est pressé, je l’entends tapoter des lettres sur le clavier. Et puis toute cette musique qui se joue en silence, fait résonner les cordes, les pieds, les strophes et les sonnets. Je les répète dans ma tête et me laisse porter par leur douce mélodie. »

Régénérée par ce silence poétique, elle pouvait à présent pénétrer la respiration du monde. A ce moment-là, tout lui parlait. Le silence était fort, puissant, rassasiait tout son être.
« Ah, te voilà enfin ! Laisse-moi t’admirer et te respirer un peu. Approche encore plus près. Que m’apportes-tu aujourd’hui ? … Laisse-moi deviner, le son de la lumière qui bouge et

des couleurs du vent ; les murmures de la pluie, l’ostinato de la pie, les pas feutrés du chat et toute la joie des fleurs … Le frémissement des frênes ou les pleurs du saule, les battements ailés de toutes ces troupes d’insectes ou l’attente mutique de ce noble échassier dans l’aube ligérienne, … »

Ça y est, elle vagabondait dans l’univers des silences, attentive à la respiration du monde. C’est à cet instant précis que quelque chose d’explicable, d’inaudible, d’inouï se produisait en elle. Elle atteignait le Silence des silences.


« C’est bien Toi, cette fois ? Je t’attendais, je sais que tu te plais à me faire languir, Silence des silences… Mais, je sais que tu es là, je te vois, je te hume, je te touche, je t’entends. Tu me transporte dans toute ta symphonie, celle de ma respiration lente, régulière, du tempo de mon cœur, des mouvements de mes
mains, du clignement de mes yeux et tous ces infrasons se mêlent à la respiration du monde pour me rasséréner. Nos deux respirations n’en forment alors plus qu’une. Et, j’entends le chœur, l’empilement de nos voix, Silence des silences, tel Le Chant du monde, venu pour m’apaiser et faire taire tous les bruits. »