Question
Qu’est-ce qu’un jardin ?
Une promesse d’avenir, sans cesse renouvelée.

Et tandis qu’on arrête les jardiniers
La promesse ?
C’est une friche inculte que je délaisse,
que je délaisse sans aucune échéance.

Question
Qu’est-ce qu’une fleur ?
Un très léger tutu dans un ballet de couleurs.

Et tandis qu’on détraque les saisons
Les fleurs ?
Les couleurs que je fais éclater dans tous mes souvenirs,
que je fais éclater en les fouillant des yeux ;
dans ma mémoire,
je les fais éclater
jusqu’à ce que je les vois toutes.

Question
Qu’est-ce qu’un océan ?
C’est un trop-plein de tout qui déborde par vagues

Et tandis qu’on déboussole l’océan
Les vagues ?
Ce sont des boomerangs que je lance,
ils reviennent ;
que je lance,
ils reviennent, sales, de plus en plus sales ;
que je lance, ils reviennent
jusqu’à ce que tu comprennes.

Juste une journée

Je suis une humaine
J’aime bien
J’ai des rivières, j’ai des cours d’eau paisibles, j’ai des torrents, j’ai des fontaines
J’ai des orages cévenols qui grondent et depuis tout au fond viennent taper jusque sur la paroi de ma peau
Depuis le jardin je traverse la danse de ma journée

Le ciel est clair, l’air doux fait des volutes sur mes bras, l’eau sort de moi au goutte à goutte
Je suis nulle en jardinage
J’aime regarder les herbes sauvages et puis les laisser là
J’aime qu’elles trouvent leur chemin partout
Ce n’est pas fou une herbe qui est libre

J’ai le corps de quelqu’un qui n’est pas d’accord
Je n’ai pas de cancer mais je m’empoisonne à ma manière
En équilibre détendue sur ma terrasse
J’inspire et j’expire,
deux mouvements pour faire entrer un problème puis l’exfiltrer de suite
-ça dérange qui l’indépendance à la fin ?

La pie entre en trombe dans le séquoia, qui en crache la poussière accumulée par le vent hivernal
Je me demande si les oiseaux toussent
Quand on étouffe et avant de devenir bleu sous nos plumes, écorces de singularité, veines vivantes
Près du seuil de la mort, quand on arrive à sa hauteur et qu’elle s’agenouille en silence
Est-ce que les derniers souffles sont comme toussés, et sont entendus ?

Aujourd’hui mon sang bout
C’est bien
Parfois c’est à cause de la vase d’hier qui bouchent mes artères mais pas là, hiérarchiser la détresse n’a pas sa place et les eaux usées s’évacuent discrètement
Par la bouche, par les yeux, par la pensée sort la boue ; c’est bien foutu comme on refuse de mourir
Mon corps est humain et sauvage
Mais il n’est pas fou
Desserrer mon poing des herbes
Et juste une journée, pour toutes les journées, laver la vie

Petite fille

Petite fille
j’ai une confidence à te faire
une confidence
harnachée à la rage
qui va t’arracher
t’arracher au ciseau de la pensée
t’arracher à la lame du silence
t’arracher au sécateur de la fatigue
t’arracher aux mains de l’enfance
qui tranchent ton cou à la hache
t’arracher à la kalache de la mémoire
attentat cérébral à perpétuité

Petite fille
j’ai une confidence à te faire
une confidence
qui va donner
peau
peau
peau
sang
chair
souffle
souffle
souffle
langue
bouche
corps
corps
corps
à tes mots

Petite fille
j’ai une confidence à te faire
pour que tu
que tu parles
pour que tu
que tu cries
pour que tu
que tu pleures
pour que tu
que tu décolles 
les cicatrices 
dans ta chair
pour que tu
que tu tues le monstre 
dans ta tête
pour que tu
que tu exploses brises fracasses
les barreaux des non-dits
rouges poing, rouges bite, rouges ventre

Petite fille dans mon ventre
J’ai une confidence à te faire
à nous faire
je t’aime
enfin

Le cambodge

1977
De la fumée au loin. Maman m’a expliqué . Une fois, deux fois, dix fois.
Maman m’a répété.
Si tu les vois, réfléchis pas, cours. Fuis.
La fumée, c’est eux.
Je suis encore loin. Je me retourne et je cours, je cours, je cours.
Vite, encore plus vite . Loin, encore plus loin. Je fuis. Je fuis mon village. Je ne
réfléchis pas. Je fuis.

1981
À mon arrivée, je comptais le temps.
Au début, je faisais des traits. De petites lignes bien droites gravées sur la
pierre. 4 verticales 1 horizontale par-dessus.
Maintenant le mur est rayé, complet.
Maintenant je suis un homme. Chef de quartier du camp.
Le camp protège, paraît-il. Les barbelés aussi ? Plus personne n’entre.
Personne ne sort.
Des milliers de survivants dans ce camp. Tous réfugiés. Le camp est un refuge,
c’est bien. C’est ce qu’on nous dit.
Je n’ai pas revu mes parents. Ne pas penser. Agir. L’eau. La nourriture. Les
vêtements.
Survivre. C’est ma loi.

1984
Dans la cale du bateau. Cinq. Juste cinq.
Cachés, agglutinés. Pas de bruit. Surtout pas d’air.
Autour, des caisses. Des containers empilés. Des rouges. Des verts. Des bleus.
La tête penchée sur le côté, une paille dans la bouche, j’aspire.

Juste cinq pailles. Une chacun. Une fente dans la coque. La longueur d’une
paille. Quinze centimètres de survie.
Ne pas bouger. Inspire. Expire. Pas trop fort. Ne pas avoir peur sinon je meurs.
J’ai faim. J’ai froid . J’ai soif. Ne pas lâcher la paille. Inspire. Souffle. Doucement.
Ce bateau nous emmène. Où ? Zéro question. Respire c’est tout.
Ne pas penser. Mes doigts tremblent. Tenir. La bave coule le long de la paille.
Survivre. C’est ma loi.
Combien de jours sans bouger ? Odeur abominable. Mélange de merde, de
pisse, de sueur, de mort. Mon voisin de gauche, mort. Sa paille est tombée.
Il a fermé les yeux. Mon voisin de droite, froid, les yeux grands ouverts. Il sourit
à sa mort.
Surtout ne pas dormir. Inspire. Expire. Plus que trois. Ne pas réfléchir. C’est
maman qui l’a dit. Ça fait si longtemps.
S’habituer au roulis du bateau. Prier. Demander à Dieu. Pas de tempête.
Survivre. C’est ma loi.
Plus que deux. Celui d’en face a vomi. C’est fini.
Ne bouge pas. Ne pense pas. Des images dans ma tête. Une femme me parle.
Un feu. La fumée. La fuite. Non. Efface, les souvenirs. Fabrique un futur. Ne
lâche pas la paille. Pisse toi dessus.
Pas de larmes. Inspire. Souffle. Ne dors pas. Ne réfléchis pas. C’est maman qui
l’a dit. Mais c’est qui maman ? C’était quand ? Ça fait si longtemps.
Survivre. C’est ma loi.
Paris. On m’a dit Paris. Je suis sorti. Seul. L’autre est mort aussi.
Plus que moi . Moi et le froid. Pas de chaussure. Des journaux autour des pieds
froids. L’endroit est froid. Il pleut blanc et froid. Jamais vu ça. Immense. Des
maisons à étages.
Une seule pensée, toujours la même, survivre. Avancer. Stopper les images. Le
blanc se dit neige. Un morceau de pain dans ma main. Un abri. Apprendre les
mots. Ici, personne ne me voit. Je suis transparent.
Survivre. C’est ma loi.

2007
Un accent qui fait sourire. Peu importe. Marié, deux enfants. Je nettoie le sol
au volant d’une machine. Je n’ai plus faim ni froid. Je gagne de l’argent. J’ai bien
appris la vie d’ici.
Parfois, seul dans un coin, je pleure et je prie pour mon village et mes parents.
Pas trop souvent pour rester vivant.
Les souvenirs, les images envahissent mon âme. Je laisse la porte ouverte.
Je vis. C’est ma loi.

2011
Dieu m’a écouté. Je lui ai tant parlé.
Retour au Cambodge. Chez moi ? Mon pays ?
Mon cœur s’affole. Mon pied foule la terre rouge de mon village. Encore
quelques pas…
Elle est là ? Elle est là. Elle est là ! Je l’ai toujours su.
J’écarte les bras.
Et la vieille femme qui vit sans ses dents.
Et la vieille femme s’y jette dedans.
Et la vieille femme pousse un cri strident.
Cette vieille femme que j’appelle maman.

On dirait ma bouche

On dirait que je serais une image, un effet transitionnel d’un esprit plaqué sur du papier. On dirait que je me découperais selon une ligne verticale pour me séparer en deux côtés, ou alors que je me replierais sur moi-même.
On dirait que quelqu’un cracherait son chewing-gum entre les deux moitiés de moi-même. On dirait que ça me collerait de l’amour entre les parties visibles du visage.
Là, à l’endroit exact de la bouche, sur les lèvres se déposent un baiser chaste qui hésite, qui a l’air de ne pas vouloir. C’est une autre bouche, celle qui a mâché le chewing-gum, celle qui se refuse à laisser plus de salive.
Mais là, on dirait que la salive arriverait par flots continus, par cascades, que ma bouche en serait remplie, qu’elle boirait tout et que cela déplierait la photo de mon visage, que ça le remettrait dans le bon sens, avec ma bouche en plein milieu.

Ephémère

Nous souririons à la vie et nous nous amuserions de rires et de plaisirs en observant les étoiles filantes dans la nuit et puis au grand jour, sous la lueur du soleil levant, nous envolerions nos maux au ciel qui les saupoudrerait de teintes opalines. Nous aurions la prétention de rien, ta main dans la mienne. Nous dessinerions juste des mots heureux.
Nous danserions sous la pluie, sous l’écume des jours qui passeraient et il pousserait des nénuphars délicats dans nos cœurs qui grandiraient lentement comme toutes ces Fleurs du Mal que nous ne voudrions pas voir noircir puis ensevelir notre tableau d’amoureux.
Un mot lourd vient de tomber, il fait du bruit à terre, il a même rebondi dans la pièce à coté et nous nous taisons. Dans un grand silence, il revient en fracas rouler à mes pieds. Je n’ose le ramasser de peur qu’il ne m’explose au visage lacérant jusqu’à ma dignité. Mais je le vois. Il me dévisage avec sa Majuscule malhabile et ses minuscules déshabillées, démasquées qui tentent de fuir lâchement et qui s’agrippent les unes aux autres entre consonnes et voyelles. Je fixe chaque lettre d’un regard acéré. Une à une, elles s’impriment dans ma rétine, reflétant la noirceur du monde. Et toi, toi tu disparais, brumeux, lointain, fuyant, insignifiant sous la gomme à immondice.
Au bruit terrifiant, nous n’aurions pas bougé. Blottis là, l’un contre l’autre dans notre lit d’alcôve, nous aurions attendu. L’orage gronderait, lointain.
Et tous les mots seraient tombés sans salir les murs et le parquet de notre cage dorée. Nous aurions mis nos mains sur nos oreilles pour couvrir tout ce sale obscur et nos corps cotonneux se seraient endormis, une fois encore, se mêlant l’un à l’autre. Et nous rêverions la candeur d’un matin-crépuscule, promesse insaisissable d’un lendemain sans fin et nous continuerions à caresser la plume et colorer des arcs en ciel, insouciants sous la lune.
Mais le mot est tombé.

La danse

Nous danserions sous la voûte céleste. Les notes endiablées nous transporteraient dans la folie d’une farandole ou d’un forró, improvisés sous ce kiosque à musique sans mesure. Les mouvements de nos bras raconteraient nos rêves, nos mains rythmeraient nos espoirs et nos jambes s’animeraient pour redessiner l’univers, partir à la chasse aux étoiles et réinventer la vie. Les pas de danse nous emmènent toujours vers un ailleurs ou un exil en fête. Ils serpentent à travers la beauté du monde et nous élèvent dans leur ronde comme des oiseaux délicats. La valse fait voler les volants des robes qui virevoltent au rythme des pas dans l’air léger. Et, dans nos arabesques éphémères, ils nous rapprochent du ciel au bord du monde. Nous recommencerions inlassablement. Nous chercherions notre style dans les pleins et les vides, dans la gesticulation chorégraphique de nos corps libérés, dans nos yeux grands ouverts. Nous trouverions notre harmonie au milieu de l’encombrement de la Terre.

Le vieux

Le vieux
Une cuisine ensoleillée. Cuisinière à charbon.
Chaleur. Cheveux blancs.
Un tablier à carreaux blancs et bleus ou roses
Ou les deux, peut-être.
Un dos à carreaux sans visage.
Une odeur de café moulu à la main. Un bol de café brûlant, fumant.
Fumée. Dans un nuage, un son. Un son à la radio.
Une chanson, peut-être.

Un peu plus tard. Un béret. Un béret noir et un bleu. Un bleu de travail.
C’est ce qu’il dit. Son bleu. Pour moi une salopette.
Oui, ce sont ses mots, peut-être.
Une main. Une grande main. Une main de grand.
Un arbre à cinq branches tordues.
Oui, c’est ça. Une main à l’écorce traversée par deux rivières très bleues.
Vieux.
C’est ce qu’il dit, peut-être.
Un coup d’œil à ma menotte. Si lisse. Si minuscule.
Au bout d’une branche, l’arbre tend un croissant. Un croissant chaud.
Une odeur magique, feuilletée, beurre fondu.
Ferme les yeux. Une odeur ou un goût.
Oui, les deux peut-être.
Une saveur de dimanche. Un délicieux moment.

Puis là-haut un visage, ou plutôt deux yeux.

Deux yeux souriants, malicieux.
Des yeux qui savent. Un regard étoilé efface la pièce.
C’est un jeu peut-être
Un plaisir, une joie d’enfant. Un rire qui emplit tout l’espace.
Ferme les yeux et devine. Devine l’autre arbre.
S’ouvre sur un malabar.
Un malabar enveloppé de jaune. Un vrai. Un rose.
Oui, un rose et un tatouage.
Un bonhomme aux gros bras, cheveux jaunes, peut-être
Dans les yeux du grand père, le bonheur
Une larme d’amour peut être.
Dans le cœur de l’enfant, un miracle
Une petite main qui se glisse sous l’écorce
Une grande main avale la petite
Engloutie en une seule bouchée
Une petite main juste pour dire merci.

Extinction

Nous irions sur la plage. Sur la plage là où. Sur la plage là où le sable. Sur la plage là où le sable dans notre bouche. Sur la plage là où le sable dans notre bouche, nous ramasserions. Sur la plage là où le sable dans notre bouche nous ramasserions des mots. Des mots. Des mots. Des mots. Nous ramasserions des mots. Nous ramasserions des mots arme. Nous ramasserions des mots explosion. Nous ramasserions des mots prison. Nous ramasserions des mots barreau. Nous ramasserions des mots mur. Nous ramasserions des mots virus. Nous ramasserions des mots masque. Nous ramasserions des mots algorithme. Nous ramasserions des mots nucléaire. Nous ramasserions des mots bombe. Nous ramasserions des mots guerre. Nous ramasserions des mots charogne. Nous ramasserions des mots sang. Sur la plage là où arme explosion prison barreau mur virus masque algorithme nucléaire bombe guerre charogne noient les mots dans le sang. Là où les mots meurent sur la plage. Sur la plage des mots là où le sable dans notre bouche nous nous ramasserions.

Les pouls sont dans la tête

Les rues seraient parsemées de gens, beaucoup, enfin ça dépendrait de qui compte mais ça ne voudrait pas dire que c’était faux. La joie illuminerait certains visages, glisserait sur d’autres, et répercuterait la tension de tous sur les vitres des bâtiments, sur les fibres serrées des rideaux de fer, sur les vibrations stridentes des mégaphones. Les porte-voix rendraient audibles la détresse, feraient oublier l’humiliation, essaieraient de maintenir avec force le rapport entre une parole et un nuage de fumée. Des yeux contractés trouveraient un appui, des peaux usées marcheraient et seraient soignées le temps d’une chorégraphie éphémère, la fatigue serait déposée au détour d’une rue qui comprendrait et délivrerait un regard réciproque : « Je t’ai vu ». L’État est partout dans la ville mais tord le bras des rues qui ne baissent pas les yeux devant ses costumes flamboyants,

l’État danse toute la nuit sur des pavés clandestins auxquels il dénie le droit mais prend l’argent. Pourtant ses pierres de rue existent, on marche tous dessus. Il y aurait irrémédiablement le moment de bascule où tous redeviendraient chacun, où la hiérarchie exercerait sa pression, où les visages se disperseraient, où les rues reprendraient leur forme de statue. Dans la ville désertée où le vent balaierait les oripeaux, soulèverait les poussières et peindrait un souvenir fait de sillons sur les surfaces de béton, subsisterait un être humain assis dans un croisement, qui gênerait indéfiniment le passage, et refuserait l’anéantissement.